On saisit dès le titre que Football-Fantaisie, plus récent album de Zviane, ne sera pas un livre ordinaire. Cette bande dessinée costaude de 520 pages raconte l’histoire d’un savant fou et de deux de ses cobayes en fuite dans un pays à la langue incompréhensible en proie à toutes sortes de soubresauts politiques. Ça court, ça pétarade, ça pleure et ça rêve tout au long de ce récit foisonnant que son autrice envisage comme une fable.

Extraits de Football-Fantaisie

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Deux fils narratifs qui se touchent

Il y a deux arcs narratifs principaux dans Football-Fantaisie : le récit de la fuite de deux jeunes filles poursuivies par des robots tueurs et celui des évènements qui en ont fait des fugitives. Ces deux histoires se déploient en parallèle, mais la chronologie est claire grâce à des astuces narratives (une ligne du temps) et un emploi judicieux de la couleur pour le présent et d’un mélange de blanc, de gris et de noir pour le passé. Le début est haletant : Frédérique et Annabelle fuient à toutes jambes après le meurtre de leur protecteur et aboutissent à Football-Fantaisie, ville d’un archipel imaginaire situé au large de la Gaspésie où les habitants parlent une langue incompréhensible et qui traverse une période d’élection et de mouvements sociaux. Toute la première moitié du livre se concentre sur cette fuite et sur la chasse aux jeunes filles lancée par le savant qui les utilisait comme cobayes.

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Réalité décalée

Zviane ne s’en cache pas : elle aime bien quand « la réalité est un peu à côté de la réalité ». Son inclination pour l’absurde et l’humour décalé sont bien connus de ceux qui la suivent depuis longtemps. Son Bestiaire des fruits, L’ostie d’chat (avec Iris), Pain de viande avec dissonances et plusieurs autres de ses livres distendent à leur manière les frontières du réalisme. Même ses récits les plus intimistes – Apnée, Les deuxièmes – existent dans des espaces coupés du monde. On ne s’étonne pas que Football-Fantaisie soit né d’un rêve qu’elle a fait et qu’elle a poursuivi en BD en échafaudant cette histoire abracadabrante dans laquelle un savant fou expérimente avec des enfants dans l’espoir qu’ils parviennent à manipuler la matière.

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Miroir de la société ?

Division de l’opinion publique, mouvement de masse (clins d’œil au Printemps érable, au FLQ et aux manifestations qui ont suivi la suspension de Maurice Richard dans les années 1950), guerre linguistique, Football-Fantaisie parle du Québec. Zviane, ratoureuse comme elle peut l’être, inverse même les rôles dans son pays imaginé : ce n’est pas le français qui est menacé, mais plutôt la langue inventée parlée par la population de l’archipel, sorte d’anomalie sur le continent nord-américain. « On peut faire des parallèles, convient la bédéiste, mais je voudrais qu’on puisse voir cette histoire comme une grosse fable. Il n’y a pas de gros message ni de grande critique de la société. »

« Le langage est identitaire dans mon histoire. C’est un peu un clin d’œil à la situation du Québec. Mais il n’y a pas vraiment de langue commune, chacun parle un peu sa propre langue : il y en a un qui zézaye, un qui bégaye, un autre qui parle du nez et les enfants parlent avec des fautes d’orthographe. La masse est constituée de cette multitude », explique Zviane.

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Le grand et le petit

Ce qui intéressait plutôt l’autrice, au cours des cinq années de travail qu’elle a mises sur cet album, c’est le rapport du grand au petit, celui de l’individu et de la masse. Les expériences du savant visent quelque chose comme la manipulation des atomes, mais aboutissent sur autre chose de potentiellement destructeur. Et malgré tous les bouleversements sociaux, la vie continue et demeure parsemée de drames intimes : la jeune Frédérique qui se sent délaissée par ses parents, Olivier qui vit difficilement ses amours à distance, la petite Annabelle (un personnage vraiment craquant) qui crie, qui pleure, qui rigole malgré les dangers qui les guettent, Fred et elle.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Un pavé expérimental

« Je m’étais imposé la contrainte de ne pas faire de crayonnés [en commençant Football-Fantaisie] et d’y aller directement à l’encre, ce que je n’avais jamais fait avant, raconte Zviane. Ça donne un style de dessin qui est plus tout croche parce que j’ai beaucoup moins de contrôle : si tu fais une erreur, tu es pris avec. Ça a beaucoup influencé mon dessin. » Football-Fantaisie est aussi sa première BD en couleurs. Le plus souvent, elles sont vives et accentuent de manière franche le drame qui se joue ou les sentiments des personnages. Elles confèrent aussi un aspect franchement ludique à cette aventure pleine de rebondissements et de fils qui dépassent, mais ne ressemble à aucune autre.

Voyez les croquis de Zviane pour Football-Fantaisie
Football-Fantaisie

Football-Fantaisie

Éditions Pow Pow

520 pages
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