La mort de Marie-Claire Blais, qui s’est éteinte mardi chez elle à Key West, ébranle tout le milieu littéraire québécois. « Le Québec perd un de ses plus grands trésors nationaux, un génie littéraire au même titre que Réjean Ducharme », a affirmé Michel Tremblay, joint mardi soir chez lui en Floride.

Publié le 1er déc. 2021
Josée Lapointe
Josée Lapointe La Presse
Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

D’ailleurs, au début des années 1990, c’est Marie-Claire Blais qui a convaincu Tremblay de venir passer quelques semaines à Key West. À l’époque, l’île était un havre de paix pour les écrivains et les artistes aux États-Unis.

« Marie-Claire m’a offert une grande partie de mon bonheur en me faisant connaître Key West, il y a 30 ans. Je viens juste d’arriver à Key West [lundi soir] pour passer l’hiver. Et j’allais lui envoyer un message pour souper avec elle cette semaine… Son départ est une immense tristesse. »

Le patron de la maison d’édition Boréal où tous les livres de Marie-Claire Blais sont publiés, Pascal Assathiany, était « dévasté » mardi soir. « Sous des apparences toutes frêles, c’était une force de la nature, Marie-Claire Blais. Elle était capable de passer à travers beaucoup de choses », nous a-t-il dit au téléphone, rappelant qu’elle avait sorti un nouveau livre, Un cœur habité de mille voix, il y a à peine un mois et demi.

C’était aussi quelqu’un « d’une extrême générosité et d’une empathie totale », ajoute-t-il.

Elle portait la misère du monde sur ses épaules. Elle était toujours là pour défendre les déshérités, les laissés pour compte, les minorités de toutes sortes. Elle était la voix des sans-voix.

Pascal Assathiany, directeur général de Boréal

Pour lui, Marie-Claire Blais était « une grande voix » et son œuvre trouve sa place aux côtés des plus grands, Gabrielle Roy, Réjean Ducharme, Anne Hébert.

« Elle ne vivait que pour l’écriture. Elle ne faisait que ça. Je suis sûr que jusqu’au dernier moment elle a écrit. Quand on regarde sa production, un livre par année ou presque… et cette saga des dix livres de Soifs, c’est monumental. Elle avait une vitalité littéraire hors norme, en plus d’être une personne attachante et libre. »

« L’œuvre d’un siècle »

Marie-Claire Blais a eu une influence sur toutes les générations qui l’ont suivie, nous a dit de son côté l’écrivaine Hélène Dorion, qui a perdu mardi sa « meilleure amie ».

« On se parlait régulièrement, depuis deux ans presque chaque soir, une heure ou deux par FaceTime. La dernière fois, c’était dimanche. »

Elles ont même écrit à quatre mains le livret d’un opéra sur Marguerite Yourcenar, dont la production est en cours. L’autrice aura été un modèle pour elle, à tous les niveaux.

J’ai vu une femme complètement dévouée à son travail d’écrivain. Avec toutes les qualités humaines qu’on devine chez elle et que j’ai pu voir de l’intérieur.

Hélène Dorion, écrivaine

Ce qui l’a attirée chez Marie-Claire Blais ? « Un sens de l’humain que je n’avais jamais rencontré. Elle aimait profondément l’humain, à travers ses ombres et ses lumières, ses détresses et ses espoirs. C’était une femme très lumineuse. Espérante, vivante, vibrante, et qui donnait comme être humain autant que ce qu’on voit qu’elle donne dans son œuvre. »

Pour Hélène Dorion, l’œuvre de Marie-Claire Blais est « l’œuvre d’un siècle ». « Quand on regarde ses livres un après l’autre, ils savent devancer l’humanité. Comme si elle nous la racontait à l’avance. De toutes sortes de manières, dans l’écriture qui a gardé une contemporanéité, qui a une vaste culture, pas juste intellectuelle mais humaine, incarnée, enracinée. Qui amène une réflexion sur le monde différente, singulière, et surtout bienveillante. »

Contribution « immense »

C’est ce que retient aussi la professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke, Isabelle Boisclair : depuis ses débuts, Marie-Claire Blais est « toujours allée du côté des parias et des perdants, mais toujours avec une profonde empathie ».

« Elle a fait énormément pour les femmes, pour la communauté LGBTQ… Une jeune autrice lesbienne à 20 ans qui parle de rôles inversés dans son premier roman La belle bête, qui plus tard parle d’intériorité homosexuelle… C’est immense, ce qu’elle a fait. »

Pour Isabelle Boisclair, c’était toute la littérature qui est en deuil aujourd’hui. « Je n’ai jamais rencontré Marie-Claire Blais, mais je la fréquente depuis longtemps. Et vendredi, j’ai un doctorant qui soutient sa thèse de doctorat sur elle. Elle était là avant que j’arrive en littérature, et elle est encore là, et elle vient de partir. C’est une très grande. »

« Nobélisable »

On a souvent parlé du Nobel pour Marie-Claire Blais, qui avait « un profil tout à fait nobélisable », estime Pascal Assathiany.

Pour Isabelle Boisclair, son œuvre peut prendre sa place parmi les grands écrivains nobélisés « à cause de sa profonde humanité, très inclusive, qui embrasse l’humanité dans toute sa diversité, ses couleurs, ses faiblesses et ses manquements ».

Elle met les vulnérabilités humaines en exergue, les berce et les embrasse.

Isabelle Boisclair, professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke

Pour son amie Hélène Dorion, qui avait 20 ans de moins qu’elle, Marie-Claire Blais est toujours restée profondément jeune. « Elle n’avait pas d’âge. Je ne la voyais, pas la différence, parce qu’elle avait une jeunesse intérieure et extérieure remarquable, et ses livres étaient aussi vivants qu’elle. Elle n’a jamais été une vieille femme, je n’ai jamais vu ça. Ni dans ses propos, ni dans son écriture, ni dans son visage. Rien du tout. »

C’est pour cette raison qu’elle réussissait à aborder toutes les thématiques actuelles, même dans ses livres les plus récents. Et même si elle vivait aux États-Unis depuis des décennies, ça ne l’empêchait pas d’être universelle.

« Elle parlait, à partir d’une petite île, de la Terre. Parce que son œuvre avait cette capacité d’entrer dans le plus petit pour faire voir le plus grand. Une île, c’était le monde entier. »