(Toronto) Lorsque les confinements de la COVID-19 ont forcé la fermeture des librairies à travers le pays, l’an dernier, le président et éditeur de Dundurn Press, Scott Fraser, a craint que la crise ne porte un coup mortel à son entreprise, une des plus importantes maisons d’édition indépendantes du Canada.

Adina Bresge La Presse Canadienne

Depuis, les ventes de l’éditeur torontois ont rebondi, puisque de nombreux Canadiens semblent être sortis des confinements avec un amour renouvelé pour la lecture, a souligné M. Fraser.

Aujourd’hui, cependant, le secteur littéraire canadien est confronté à une nouvelle menace qui fait craindre aux éditeurs et aux libraires de ne pas pouvoir vendre les meilleurs titres pendant la saison cruciale des Fêtes : les perturbations de la chaîne d’approvisionnement.

« En remontant de 12 à 18 mois, et je pense que je ne suis probablement pas la seule personne à regarder en arrière comme ça, il n’était pas évident que l’entreprise allait s’en sortir », a affirmé M. Fraser.

« Maintenant que nous nous en sortons […] le fait que nous nous retrouvions avec ce problème de gestion de l’approvisionnement qui prend le dessus sur nos efforts pour arriver sur le marché, promouvoir et vendre ces livres représente un inconvénient majeur, pour l’exprimer simplement. »

Alors que les problèmes de la chaîne d’approvisionnement font des ravages dans l’économie mondiale, la situation pose des risques particuliers pour l’industrie canadienne du livre, lente, instable et de plus en plus conglomérée, estiment des acteurs du milieu et des analystes.

« C’est vraiment la tempête parfaite pour les inquiétudes sur la chaîne d’approvisionnement », a observé Kate Edwards, directrice générale de l’Association of Canadian Publishers. « Ces perturbations affectent l’industrie à tous les niveaux. »

Plusieurs facteurs de crise

Le problème commence avec une pénurie mondiale de papier, qui, parallèlement à la demande croissante d’adhésifs et d’encre, a rendu le processus de production de livres plus coûteux et plus compliqué, a expliqué Mme Edwards.

La rareté des matières premières a, à son tour, entraîné une congestion chez les imprimeurs de livres, a-t-elle poursuivi, forçant les éditeurs à se disputer entre eux le temps d’impression, à des prix supérieurs.

En outre, les obstacles continuent de s’accumuler du côté de la distribution, a ajouté Mme Edwards, puisque les pénuries de travailleurs, de conteneurs d’expédition et d’espace de stockage entraînent des retards de livraison.

Ces nouveaux pépins surviennent juste au moment où l’industrie canadienne du livre semblait sur le point de se redresser, suggèrent les données sur les ventes.

Selon BookNet Canada, une agence qui suit les tendances de l’édition, les ventes nationales d’imprimés se sont élevées à près de 464 millions $ au cours des six premiers mois de 2021, une augmentation d’environ 11 %, ou 47 millions $, par rapport à la même période en 2020.

Ces gains placent le marché sur la bonne voie pour s’établir près de ses niveaux prépandémiques. Mais cet élan pourrait être compromis par les problèmes de la chaîne d’approvisionnement à une période de pointe de l’année pour les achats de livres, a observé Steven Beattie, critique littéraire et auteur.

Les mois qui précèdent les Fêtes sont ceux où les entreprises du livre réalisent une part importante de leurs bénéfices, alors que les récompenses littéraires et l’esprit festif ravivent l’intérêt pour la lecture, a expliqué M. Beattie, qui écrit sur l’industrie de l’édition sur son blogue, Shakespearean Rag.

Selon M. Beattie, les éditeurs et les détaillants craignent de ne pas être en mesure de répondre à la demande pour les titres qui figurent en tête des listes de souhaits des lecteurs.

« Il y a beaucoup de va-et-vient très délicats entre les libraires, les distributeurs et les éditeurs pour essayer de déterminer quel est le niveau de stock optimal à ce stade, pour s’assurer d’en avoir assez, mais pas trop. »

Il existe une crainte particulièrement vive pour ce qui est des livres qui ne sont pas censés être de gros vendeurs, mais qui sont portés par un « buzz littéraire » qui les fait grimper sur la liste des ouvrages à succès.

M. Fraser raconte que Dundurn Press a été confronté à cette arme à double tranchant lorsque The Son of the House, de Cheluchi Onyemelukwe-Onuobia s’est retrouvé sur la liste des candidats au prestigieux prix Giller, le mois dernier.

Normalement, la maison d’édition réimprimait le livre en un grand tirage d’un seul coup, pour obtenir un rabais de gros, a expliqué M. Fraser. Mais plusieurs imprimeurs affichent complet et l’éditeur a dû se rabattre sur plusieurs impressions de moindre taille chez au moins quatre imprimeurs différents, à un coût unitaire plus élevé.

Concurrence chez les détaillants

Il est également devenu plus difficile d’anticiper la taille des premiers tirages, car la consolidation dans l’industrie du livre a donné aux grands détaillants plus de latitude pour passer leurs commandes à des dates plus près de celle de la publication, a souligné M. Fraser.

Dans certains cas, cela a mis Dundurn Press dans de malheureuses positions de rattrapage, à des moments où certaines nouveautés connaissaient du succès, a-t-il affirmé. Il raconte qu’un livre s’est même retrouvé en rupture de stock sur Amazon avant même d’arriver sur les rayons des librairies.

Pour les auteurs, explique-t-il, ces occasions manquées peuvent avoir un effet dévastateur. « C’est une source majeure d’anxiété, puisqu’ils ne sont pas payés si les livres ne se vendent pas. »

Chris Hall, président de l’Association canadienne des libraires indépendants, a indiqué que de nombreux détaillants avaient décidé de s’approvisionner à l’avance cette année, plutôt que de risquer d’être à court des incontournables de la saison.

Le copropriétaire de McNally Robinson, qui possède des succursales à Winnipeg et à Saskatoon, a souligné qu’à environ six semaines de Noël, les pires craintes du libraire ne s’étaient pas matérialisées. Les magasins sont encore plus occupés que d’habitude, a poursuivi M. Hall, et il reste en état d’« alerte élevée » pour les ruptures de stock.

Même si les librairies indépendantes ne peuvent pas égaler le pouvoir d’achat des détaillants à grande surface, elles ont un autre type d’avantage concurrentiel : les relations avec leurs clients, a expliqué M. Hall.

Il recommande aux lecteurs de faire leurs achats à l’avance s’ils ont à cœur certains titres précis. Mais même si leur premier choix est épuisé, a souligné M. Hall, le personnel des librairies locales se fera un plaisir de leur fournir une recommandation alternative.

« Nous allons avoir un magasin plein de bons livres tout au long de la saison de Noël », a-t-il assuré. « Seulement, certains titres pourraient ne pas être disponibles. »

Cependant, Mme Edwards a prévenu que les problèmes de la chaîne d’approvisionnement du livre semblaient être un défi qui pourrait persister au-delà du temps des Fêtes. Plusieurs de ces pépins existaient avant la pandémie, a-t-elle noté, et l’industrie doit s’adapter alors que le paysage littéraire continue de changer.

« Ce ne sera pas résolu en 2022 ni peut-être même en 2023 », a affirmé Mme Edwards. « Tout le monde doit être flexible et stratégique, et être capable de s’ajuster à l’inattendu. »