Mémoire d’encrier fait paraître Les racistes n’ont jamais vu la mer, un livre du directeur de la maison d’édition et poète Rodney Saint-Éloi et de la romancière et éditrice Yara El-Ghadban. Il ne s’agit pas d’un manifeste ni d’un acte d’accusation, mais d’une invitation au dialogue.

Mario Cloutier Collaboration spéciale

Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi ont planté un arbre et invitent tout le monde à l’entourer afin d’échanger au sujet du racisme. Les deux écrivains se relancent l’un l’autre tout au long du livre en tablant sur leurs expériences personnelles. Ils estiment important de le faire devant un symbolique arbre à palabres, lieu de rassemblement africain à l’ombre duquel on s’exprime sur la vie en société. Un baobab ou un érable, peu importe, avec vue sur l’immensité.

« Face à la mer l’horizon devient plus large, explique Rodney Saint-Éloi. L’humanité nous dépasse, elle est plus grande que nous, comme la mer. Yara et moi sommes des êtres d’exil. Nous sommes habités par la traversée et le risque. Dans ce livre, nous avons risqué nos imaginaires et nos pays. » Yara El-Ghadban travaille beaucoup sur le sujet du racisme en tant que romancière, présidente de l’Espace de la diversité et éditrice chez Mémoire d’encrier.

PHOTO ANDREJ IVANOV, COLLABORATION SPÉCIALE

Yara El-Ghadban, romancière, présidente de l’Espace de la diversité et éditrice chez Mémoire d’encrier

La frustration que j’avais, c’est qu’en groupe, avec des gens racisés et non racisés, on marche sur des œufs et on évite d’en parler. On n’ose pas tout dire entre nous. L’idée était d’aborder le sujet avec Rodney en laissant la porte ouverte sur cet espace intime, de confiance et d’amitié pour que les gens y entrent.

Yara El-Ghadban, romancière

« Le livre représente une nécessité, souligne Rodney Saint-Éloi. Tout le combat qu’on mène à Mémoire d’encrier est de maintenir un discours antiraciste. Étant québécois, je pense que le Québec doit commencer à se regarder pour savoir comment construire un vivre-ensemble sans exclusion. »

Clivage

Le livre a été écrit dans l’urgence après les évènements entourant la mort de George Floyd et de Joyce Echaquan ainsi qu’au vu des travailleurs essentiels de la santé qui sont passés de marginaux à héros durant la pandémie. Selon Rodney Saint-Éloi, les écrivains peuvent agir comme vigies pour attirer le regard vers l’autre. De son côté, la romancière ne craint pas le climat de division actuel, faisant déjà face aux préjugés et aux insultes tous les jours.

« On est très conscients d’être une femme arabe et musulmane et un homme noir qui regardent le Québec et osent dire un mot ou deux aux Québécois sur comment nous avons vécu les dernières années, avec le bon et le mauvais », note Rodney Saint-Éloi.

PHOTO ANDREJ IVANOV, COLLABORATION SPÉCIALE

Rodney Saint-Éloi, directeur de la maison d’édition Mémoire d’encrier et poète

Nous sommes des citoyens du Québec et nous nous permettons de regarder et de nous questionner.

Rodney Saint-Éloi, directeur de la maison d’édition Mémoire d’encrier et poète

Le racisme est un vice collectif dont il faut se guérir collectivement, selon le poète. La vraie question est celle du colonialisme qui a créé l’esclavage, notamment.

« Si on remonte aux racines du racisme, il faut voir d’où viennent les richesses, qui exploite les ressources et les gens, qui tasse les Premières Nations dans des réserves. On s’attaque à quelque chose de très puissant. La lutte anticoloniale va continuer parce que la notion de racisme ne peut pas être dissociée de la notion de classe sociale. »

Un système bien mis en place

Le racisme au Québec n’apparaît pas au début du livre. Il est plutôt question de lieux comme Dubaï et Haïti, où les essayistes ont fait face au racisme pour la première fois.

« Dès qu’on fait lire le livre aux gens, indique Yara El-Ghadban, ils se mettent à parler de leur propre expérience, qu’ils soient nés ici ou pas. C’était le défi qu’on s’était donné. On fait tous partie des rouages du racisme systémique, qu’on le veuille ou non. C’est la partie la plus difficile à accepter. »

Comme individus, on participe au système qui impose certaines règles que nous devons suivre pour survivre. La bonne nouvelle, c’est qu’il est possible de changer les choses.

Yara El-Ghadban, romancière

Les coauteurs s’entendent d’ailleurs pour dire qu’il ne faut pas avoir peur des mots ou des cases dans lesquelles on veut les faire entrer. Pas plus que de la crise pandémique, qui a tendance à effacer tout autre sujet, comme l’environnement et le racisme systémique.

« Les racistes n’ont jamais vu la mer est une nouvelle utopie pour le Québec, conclut Rodney Saint-Éloi. Dans les moments de crise, on se regarde sans complaisance, on se pose des questions. C’est idéal pour aller vers une conscience apaisée. La crise mène à l’humilité de la condition humaine puisque la mort est partout. Que faut-il changer ? Qu’est-ce qui différencie deux êtres humains ? Est-ce ainsi qu’on veut vivre jusqu’à la fin de notre vie ? »

Les racistes n’ont jamais vu la mer

Les racistes n’ont jamais vu la mer

Mémoire d’encrier

306 pages

Libérer la parole

D’une tout autre façon, Rachida Azdouz invite également au dialogue dans son plus récent livre Panser le passé, penser l’avenir — Racisme et antiracismes. La psychologue souhaite nourrir la réflexion avec toutes les nuances dont elle est capable. Elle-même progressiste, elle analyse les discours antiracistes en tentant de dégager le bon grain de l’ivraie. Elle estime qu’il faut « libérer toutes les paroles » pour combattre le racisme « sans se diaboliser mutuellement ». Lançant un appel au calme, elle donne la parole à Carol Dubé, l’époux de Joyce Echaquan, avant de conclure : « Nous ne devons jamais céder à la colère. »

Panser le passé, penser l’avenir — Racisme et antiracismes

Panser le passé, penser l’avenir — Racisme et antiracismes

Édito

248 pages