« Le monde se divise entre ceux qui peuvent dormir, et ceux qui ne peuvent pas », dit Marie Darrieussecq dans Pas dormir.

Josée Lapointe
Josée Lapointe La Presse

S’il y a quelque chose qui est aussi profondément intime qu’universel, c’est bien le sommeil. L’autrice française (Truismes, Tom est mort, Il faut beaucoup aimer les hommes) l’a bien saisi, et en remontant le fil de son insomnie, elle a fait la même chose : un livre personnel dans lequel tout le monde peut se projeter – même les bons dormeurs.

« J’ai perdu le sommeil. Je me suis retournée sur mes pas et il ne me suivait plus. Il s’était détaché de moi, et j’errai sans lui dans la nuit. »

C’est ainsi que Marie Darrieussecq introduit cet essai érudit, divertissant et brillant sur le sommeil, son absence bien sûr, mais aussi sa symbolique, ses différents états, ses sujets connexes, en se basant sur son expérience, mais aussi sur celle de nombreux auteurs au cours des siècles.

C’est qu’ils sont nombreux, les écrivains qui ont souffert d’insomnie, et qui l’ont de fait même documentée : Proust, Kafka, Hugo, Woolf, Fitzgerald, pour ne nommer que ceux-là, que Darrieussecq se plaît à citer abondamment. Leur détresse est, comment dire, presque amusante mise ainsi bout à bout, florilège de phrases désespérées et hantées, mais surtout impuissantes devant la fatalité de l’absence de sommeil.

Si l’autrice s’en était tenue à cette enfilade de citations d’auteurs célèbres, Pas dormir aurait été certainement divertissant, mais aurait tourné un peu en rond. Surtout, elle n’aurait jamais atteint cette profondeur dans sa réflexion, ni cette intelligence. Toujours en partant de sa propre expérience et n’hésitant pas à se mettre en scène même dans ses moins bons côtés, elle touche à tous les sujets autour du sommeil, sans crainte et sans tabou.

L’aide des somnifères et l’alcool – dont elle use et abuse abondamment –, le rapport au lit, à la chambre et au toit, les fantômes et la « zone hypnagogique » – ce lieu où vivotent les insomniaques la nuit sans pouvoir en sortir –, la lumière, les connexions modernes ininterrompues et le travail, la maternité et la vigilance, chaque aspect vu à travers la lorgnette du sommeil prend une autre dimension, celle de la psyché et de la rencontre avec soi-même, celle des rêves et de la fatigue, mais surtout celle de la place de l’individu dans son environnement.

En mettant tout cela en perspective, c’est à tout un voyage que Marie Darrieussecq nous convie, qui va de l’opacité de la nuit dans la forêt africaine au non-sommeil des migrants de Calais. Un voyage au plus près de ce qui nous lie comme êtres humains, de la préhistoire jusqu’à aujourd’hui, et qui prend une tournure philosophique lorsqu’elle s’intéresse au sort des animaux, qu’on s’entête à voir comme une espèce différente de la nôtre.

« Ceux qui ne peuvent pas se passer des animaux sauvages perdent un peu de sommeil à mesure du massacre. Leur sommeil se défait. Il se peuple le spectre », écrit-elle. Et elle boucle ainsi la boucle d’un livre foisonnant et imaginatif, bourré de références littéraires et cinématographiques, où elle inclut même des photos de voyage et des illustrations.

Le résultat est un essai comme on les aime, inclassable et personnel, aussi ouvert que subjectif. Mais surtout, lorsqu’on le referme, on a l’impression de voir le monde un peu différemment. « Changer l’image du futur, même un tout petit peu, se décaler à peine, un petit pas de côté, la littérature sert à ça. »

Pas dormir

Pas dormir

P. O. L

311 pages