(Paris) Plus actuelle que jamais : à 81 ans, l’autrice française Annie Ernaux influence artistes et intellectuels de la nouvelle génération qui le lui rendent bien, avec trois films inspirés de son œuvre féministe et sociale sortant coup sur coup.

Francois BECKER Agence France-Presse

Preuve de la pertinence de ses textes, l’adaptation de son récit autobiographique sur l’avortement clandestin, L’évènement, a permis à la réalisatrice Audrey Diwan de remporter le Lion d’or à la Mostra de Venise.

En septembre, Passion simple, signée Danielle Arbid, était présenté au Festival de Toronto. Et mercredi, c’est le tour d’un documentaire plus expérimental, J’ai aimé vivre là, fruit de la rencontre de l’autrice avec le réalisateur Régis Sauder autour de sa ville d’adoption, Cergy-Pontoise, au nord-ouest de Paris.

L’influence de l’ancienne professeure de littérature ne s’arrête pas là : de la cinéaste féministe Céline Sciamma à l’écrivain des « transfuges de classe » Édouard Louis, de nombreux intellectuels se réclament de l’autrice des Années

« Ce qui m’étonne » dans cet attrait pour une œuvre débutée il y a un demi-siècle (Des armoires vides, 1974, La place Prix Renaudot en 1984), « c’est de me découvrir précurseuse. C’est très surprenant », dit l’autrice.

« Moi, il y avait des choses que j’avais envie de dire, d’écrire, mais je ne faisais pas attention » à leur signification politique à l’époque, affirme celle qui s’est replongée récemment dans Les héritiers de Pierre Bourdieu et s’est dit : « mais tout ce qui se passe en ce moment était écrit là ! ».

Avec le renouveau des questions féministes, « la période me réjouit tellement », ajoute celle qui a fait résonner dans son œuvre description de l’intimité d’une femme et bouleversements de la société. « Quand le paysage politique n’est pas tellement réjouissant, s’il y a quelque chose qui est vivant, qui fait bouger les lignes, c’est le féminisme », salue-t-elle.

Désir d’incarnation

PHOTO FILIPPO MONTEFORTE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’évènement a permis à la réalisatrice Audrey Diwan de remporter le Lion d’or à la Mostra de Venise au début septembre.

À l’écran, l’adaptation de Passion simple ou L’évènement, a permis de « réactualiser » ces récits, se réjouit celle qui a découvert le cinéma enfant (« aller voir Bourvil, Fernandel, c’était “jour de fête” ») et a été marquée par Fellini (La Strada) ou Louis Malle (Les amants).

Les réalisatrices, Danielle Arbid, 51 ans, et Audrey Diwan, 41 ans, appartiennent « à la génération suivante », et leur « transcription est aussi celle de leur époque », souligne-t-elle.

Passion simple décrit la fièvre amoureuse pour un homme marié quand L’évènement relate l’avortement clandestin d’une étudiante qui cherche à s’extirper d’une condition sociale modeste. Le film est un moyen de faire revivre ce livre « qui n’a pas eu d’écho à sa sortie (en 2000), dans le creux de la vague du féminisme, car il gênait énormément ».

Sur la préparation de ces films, Annie Ernaux a préféré garder un œil extérieur, donnant quelques avis : « moi j’écris, je ne sais pas faire de cinéma ! ».

Elle ne s’attendait d’ailleurs pas forcément à être adaptée : « avec des textes comme les miens, à la première personne et pas à la troisième, il faut transposer », souligne-t-elle. « On passe de l’intériorité à l’extériorité, c’est la grande difficulté pour les deux réalisatrices et je pense que (ces films) n’auraient pas pu être réalisés par un homme », poursuit-elle.

Le troisième film, consacré à Cergy-Pontoise, est signé par un réalisateur, Régis Sauder. En mettant en regard écrits de l’autrice et scènes de vie d’aujourd’hui, il s’attache à l’identité si singulière de la ville nouvelle, cité d’élection d’Annie Ernaux, au cœur de ses textes.

« Personne n’est prophète en son pays et on a mis du temps à se rendre compte de l’immensité de l’œuvre » d’Annie Ernaux, confie à l’AFP le réalisateur. « Elle met des mots sur des choses qu’on a pu ressentir. On a le sentiment d’entretenir un lien très précis avec elle, et en fait c’est l’œuvre qui nous parle », ajoute-t-il.

Audrey Diwan loue le côté « à la fois pur et très viscéral » de son écriture. « Chez moi, ça a immédiatement fait naître un désir d’incarnation », a-t-elle expliqué à l’AFP lors de la Mostra à Venise.