Avec Plie la rivière, Audrée Wilhelmy renoue avec l’univers iodé et inquiétant d’Oss, son tout premier récit publié en 2011, et du même coup avec l’insaisissable personnage de Noé. Pour l’occasion, La Presse lui a rendu visite dans sa nouvelle maison, à Sainte-Élisabeth, où l’écrivaine aux multiples talents artistiques a fait son cocon depuis le début de la pandémie.

Iris Gagnon-Paradis
Iris Gagnon-Paradis La Presse

Audrée Wilhelmy nous accueille, tout sourire, avec sa longue jupe et ses cheveux tressés. Semblant sortir d’une autre époque, elle s’harmonise parfaitement au décor : une maison ancestrale datant de la fin du XVIIIe siècle et son grand terrain où se dressent un garage et une ancienne bergerie.

« J’aimerais bien la transformer en espace pour mettre une presse, que Pierre [Fillion, directeur général et éditeur chez Leméac] va me donner », détaille-t-elle, en nous faisant visiter jardins, arbres fruitiers, vignes à raisins dont elle a dégagé la superficie cultivable à la sueur de son front au cours des deux derniers étés.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Audrée Wilhelmy s’amuse avec ses chiens Boucane et Lubie sur son grand terrain.

La presse qu’elle mentionne est artisanale. C’est que la romancière qui s’est fait connaître par ses courts récits empruntant à la forme du conte (Oss, Les sangs, Le corps des bêtes) et son foisonnant roman Blanc Résine, tout juste publié en traduction anglaise, s’est intéressée dernièrement à l’impression artisanale.

Grâce à une bourse de perfectionnement du Conseil des arts et lettres du Québec (CALQ), elle a pu suivre une formation auprès de Pierre Fillion, son éditeur chez Leméac, mais également fondateur des éditions du Silence et de l’Atelier du Silence. Elle y a passé l’hiver en sa compagnie, apprenant les rouages de cette ancienne technique d’impression.

Atelier du Silence

  • La romancière en plein travail à l’Atelier du Silence

    PHOTO FOURNIE PAR AUDRÉE WILHELMY

    La romancière en plein travail à l’Atelier du Silence

  • Tout l’hiver, Audrée Wilhelmy a suivi une formation en impression artisanale auprès de Pierre Fillion.

    PHOTO FOURNIE PAR AUDRÉE WILHELMY

    Tout l’hiver, Audrée Wilhelmy a suivi une formation en impression artisanale auprès de Pierre Fillion.

  • Des lettres en plomb pour assembler des mots qui seront ensuite imprimés.

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    Des lettres en plomb pour assembler des mots qui seront ensuite imprimés.

  • Des lettres en bois peuvent aussi être utilisées.

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    Des lettres en bois peuvent aussi être utilisées.

  • Directeur général de Leméac, Pierre Fillion a fondé les éditions du Silence et l’Atelier du Silence.

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    Directeur général de Leméac, Pierre Fillion a fondé les éditions du Silence et l’Atelier du Silence.

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Lisez-en davantage sur son expérience à l’Atelier du Silence

Voulant pousser ses connaissances plus loin, la romancière travaille actuellement à un projet de livre d’artiste en impression artisanale, Renardes, qui racontera l’histoire d’une trappe en hiver, en mots, mais aussi en linogravures.

Dans son atelier, elle nous montre un grand cahier de charges, où elle consigne scrupuleusement ses expérimentations avec différents types de papier et de couleurs. On admire au passage ses plus récentes linogravures, un véritable travail de moine auquel elle a consacré de longues heures au fil des derniers mois.

  • Le cahier des charges de son projet de livre d’artistes Renardes

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Le cahier des charges de son projet de livre d’artistes Renardes

  • À l’intérieur, l’autrice consigne avec minutie tous ses essais d’impression artisanale avec différents types de papiers et de couleurs.

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    À l’intérieur, l’autrice consigne avec minutie tous ses essais d’impression artisanale avec différents types de papiers et de couleurs.

  • La linogravure : un travail de moine. L’artiste travaille présentement à cette linogravure tirée d’une photo d’arbres.

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    La linogravure : un travail de moine. L’artiste travaille présentement à cette linogravure tirée d’une photo d’arbres.

  • Quelques linogravures réalisées au cours des derniers mois

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Quelques linogravures réalisées au cours des derniers mois

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Ce projet, remarque-t-elle, l’ancre énormément et la fait renouer avec l’enfant qu’elle était. « Je faisais mes livres, découpais mes personnages. Ça me ramène à ce que l’écriture était avant, dans l’espèce de bricolage que ça peut être. La maison me fait ça aussi ; ça me permet d’habiter un univers plutôt que de seulement l’écrire. »

(Re)prendre racine

Née à Cap-Rouge en 1985, Audrée Wilhelmy a passé les 18 dernières années de sa vie à Montréal. Elle dit n’avoir « jamais fantasmé » sur la vie à la campagne jusqu’à ce qu’un concours de circonstances aux airs de synchronicité l’amène vers cette maison située dans la région de Lanaudière, où demeure son amoureux, le romancier et poète Jean-François Caron.

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La romancière Audrée Wilhelmy

Une maison ancestrale magnifique de 225 ans qu’elle surnomme « ma Sauvagine ». « C’était une intuition et un coup de cœur. » C’est ainsi que, quelques semaines à peine avant que la pandémie déferle sur le Québec, elle a changé de décor, et de vie.

Un changement salvateur pour celle qui venait de vivre une séparation, et qui se retrouvait pour la première fois, après Blanc Résine, un roman qu’elle qualifie de nécessaire mais exigeant, sans projet d’écriture à l’horizon, vidée créativement.

« Je sais que la dernière année et demie a été extrêmement difficile pour plein de gens, mais moi, elle m’a fait beaucoup de bien. Je suis quelqu’un qui a une énergie nerveuse, beaucoup plus facile à gérer ici qu’en ville. Cela m’a permis de me reconstruire une vie, de développer des projets, de retourner du côté des arts visuels. »

Tout cela – s’occuper de ses jardins, le livre d’artiste, la linogravure – l’ancre dans un rapport différent au temps. « Ça ramène au très concret. Faire un livre, ça prend deux, trois ans avant d’avoir une vue d’ensemble. Dans mon projet, chaque nouvelle page devient une œuvre ; matériellement, elle existe. Ça change la façon de penser le texte et la création, dans ce rapport à la matérialité. »

Est-ce que son écriture s’en trouve changée ? C’est plutôt l’inverse, note-t-elle. « J’ai l’impression que c’est mon écriture qui m’a amenée vers le tangible. Ce n’est pas tant le tangible qui vient transformer l’imaginaire, mais l’imaginaire qui amène au réel. Ce rapport au concret m’apaise beaucoup ; sinon, l’écriture finit par avaler. »

Chemins secrets

Si chaque œuvre de Wilhelmy a sa propre vie, il y a des connexions souterraines entre les différents univers, lieux et personnages qui se tissent d’un récit à l’autre. Le plus évident est l’insaisissable personnage de Noé, qu’on rencontrait d’abord dans Oss, son premier récit aux allures de conte glauque, puis à nouveau dans Le corps des bêtes. Dans Blanc Résine, la romancière a voulu fouiller la genèse de cet univers en créant le personnage plus grand que nature de Daã, mère de Noé.

Avec Plie la rivière, celle dont la plupart des récits ont été publiés en France, aux éditions Grasset, renoue avec la forme courte du conte.

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Audrée Wilhelmy

Il y a un côté très pulsionnel au conte par rapport au roman, qui permet d’aborder rapidement des sujets qui sont confrontants, de façon métaphorique.

Audrée Wilhelmy

Habilement, la romancière construit une histoire « en miroir », où les multiples voix s’entrecroisent et culminent dans une finale chorale, s’imbriquant les unes dans les autres, faisant cohabiter deux temporalités : celle de Noé dite La Petite dans le village d’Oss, qui fera la rencontre du marchand de bonbons ambulant Emessie fils, et celle de Noé adulte, errant dans la forêt, et sa rencontre fortuite avec un ours, avec lequel elle développera une relation ambiguë de proie-prédatrice.

« Je voulais réfléchir à la question de la proie et du prédateur, mais aussi à celle de l’apprivoisement », dit-elle. Figure récurrente dans l’imaginaire européen, l’ours apparaît souvent dans des contes où il kidnappe une jeune fille, lui fait des enfants mi-ours, mi-hommes. « Il y a dans ces contes une sorte d’humanisation de l’ours, qui sert à représenter l’aspect animal de l’homme. J’ai voulu creuser cet imaginaire. »

Figure troublante, fuyante, « impliable », le personnage de Noé est « très proche de l’animal » et offre peu d’accès à son intériorité. Elle parle très peu, mais parfois chante une ritournelle qui vient rythmer le récit.

essaie/plie la rivière/poings serrés/vois si l’eau ne fuit pas entre tes doigts

extrait de Plie la rivière

Nul doute, la jachère créative est terminée, alors qu’Audrée Wilhelmy travaille à un nouveau roman qui se déroulera dans le village de Blanc Résine, mais aussi à un troisième conte qui deviendra, avec Oss et Plie la rivière, une trilogie qu’elle espère publier en France, où Oss est inédit.

« Écrire Plie la rivière m’a ramenée dans ce que l’écriture a d’artistique comme matériau. Après un vide créatif, ça m’a fait du bien de sentir que j’avais encore plus de prise qu’avant sur ce que je pouvais réussir à faire avec ce matériau-là. »

Plie la rivière

Plie la rivière

Leméac

65 pages

Pour souligner le lancement de son livre, Audrée Wilhelmy offre un forfait comprenant un exemplaire du livre, une linogravure autographiée imprimée à l’Atelier du Silence et un extrait de la chanson sur papier Rives bleu foncé, en tirage limité de 200 exemplaires.

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