Elle habite un condo récent aux belles fenêtres noires et à la brique neuve, avec une cour encerclée d’une clôture de fer, et un hamac. Il occupe un appartement meublé de façon spartiate dans un immeuble modeste, mal insonorisé. Deux voisins qu’a priori tout sépare, mais dont les vies s’entrechoquent dans Les heures parallèles, deuxième roman d’Ariane Bessette, qui traite, tout en finesse, de violence conjugale.

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

La récente vague de féminicides ne pourrait rendre ce roman plus actuel. Mais, c’est avant celle-ci qu’il a commencé à prendre forme sous la plume d’Ariane Bessette, autrice de deux recueils de poésie et de La crue, un suspense psychologique paru en 2018 dans lequel une femme part à la recherche de sa fille, un bébé mort-né dont elle n’a jamais vu le corps.

« C’était un peu naturel d’arriver à ce sujet-là [la violence conjugale], observe Ariane Bessette. On en entendait encore moins parler en 2018 [moment où elle a amorcé l’écriture des Heures parallèles] que maintenant et, pourtant, je trouvais déjà que c’était partout. Ça venait me chercher chaque fois que je voyais un article de journal... Cette femme-là qui a voulu quitter son mari... Qu’est-ce qui se passe, en fait ? [...] Qu’est-ce qui arrive en ce moment qui fait qu’il y en a plein ? C’est un rapport à une violence qui gronde dans la société. C’est ce qui m’a guidée pour mes deux personnages qui ont un rapport à la violence différent. »

Un personnage envahissant

Bien que ce thème soit devenu central, c’est par un détour que l’autrice y est arrivée. Puisque ce roman est avant tout un livre de personnages, souligne-t-elle. Et le personnage par qui tout a commencé, c’est Bill, un homme qui exerce un métier qui l’a toujours fascinée, celui de ferrailleur. Ce quinquagénaire venu à Montréal pour y trouver l’anonymat s’est mis à habiter Ariane Bessette et avec lui, elle a commencé à explorer le sujet de la violence.

Violence familiale d’abord, puisque Bill a grandi avec un père violent qui les battait, sa mère et lui. Un cercle dont il a cherché à se sortir, mais qui l’a rattrapé un soir, alors que, intoxiqué, il a tué un homme lors d’un vol de dépanneur. À sa sortie de prison, il a quitté la Gaspésie pour laisser son passé derrière, passé qui le rattrape lorsqu’il trouve dans les ordures de ses voisins une blouse tachée de sang. Sa voisine Marion, dont il a fait la connaissance au gré d’une balade dans la ruelle avec son chien Paco, serait-elle en danger ? Elle qui semble mener une vie parfaite dans son condo de luxe ?

C’est un roman qui interroge notre rapport aux apparences. J’ai voulu explorer ce sujet-là pour une femme qui est privilégiée, qui habite dans un beau condo, qui est éduquée, qui a un bon travail et qui est belle, pour montrer que c’est partout.

Ariane Bessette, autrice

Les récits des vies des deux personnages s’entremêlent dans une temporalité hachurée, dont les sauts dans le passé et retours dans le présent mettent à l’épreuve la capacité d’attention du lecteur.

En subtilité

Dans un carnet très personnel écrit à la première personne, Marion raconte sa relation avec Jean-François, un avocat bien en vue, qui a semé lentement les cailloux de son emprise.

J’écris, je noircis les pages, je déverse ces mots pour remonter le cours des choses, cerner cette origine où la faute me revient incontestablement. Cette fois où je suis restée, celle où je suis revenue, il était encore possible de partir, de dire non, je ne tolère pas ça, cette fois où j’ai accepté que son amour avait tous les droits et que le mien devait irrémédiablement pardonner et espérer.

Extrait du roman Les heures parallèles

Les éclats de violence sont décrits avec subtilité, à l’opposé d’autres comme Zola qui, dans La bête humaine, n’épargne rien aux lecteurs. « C’était plus important pour moi de montrer l’état psychologique dans lequel est Marion, explique Ariane Bessette. De travailler la mémoire, de montrer ce que tu retiens. C’est un roman qui fonctionne avec des flashs d’images et c’est plus cohérent avec des bribes sur le plan de la représentation que de dire : il m’a pris la gorge, j’ai suffoqué... J’ai essayé de le faire par moments, mais j’avais une réticence à ce que ce soit trop graphique. »

Docteure en lettres françaises, celle qui est professeure de littérature et de français au Collège John Abbott et qui a étudié le corps souffrant a pourtant l’habitude des textes durs. « Dans mes études, j’ai toujours travaillé sur des textes très crus, très durs, très, très, très explicites. Mais moi, je n’écris pas comme ça. »

Pour l’histoire de Marion, elle dit ne pas s’être inspirée d’un récit précis, mais surtout d’études sur le cycle de la violence. Ce n’est qu’une fois l’écriture du roman terminée qu’elle s’est plongée dans des livres-témoignages comme celui d’Ingrid Falaise. « Je n’ai pas vécu de violence conjugale non plus. [...] Ce que j’ai voulu montrer en revenant en arrière dans l’histoire de Jean-François et Marion, c’est le germe d’un contrôle, d’une soif de pouvoir sur l’autre personne. »

Dans ce contexte, que rend possible la fiction que le récit autobiographique ne permet pas ? Une absence de restrictions, répond l’autrice, qui permet d’aller là où la réalité nous amène moins fréquemment. Comme une fin qui n’est pas celle qu’on a l’habitude de voir au Téléjournal.

Les heures parallèles

Les heures parallèles

Québec Amérique

248 pages

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