Entre son père et son fils, pour eux et pour lui aussi, Jérémie McEwen appelle de tous ses vœux un pays. Son essai-récit Pays barbare (Nota Bene-Varia) crée des liens entre sa vie et sa vision de la société québécoise. Comme quoi la filiation, c’est une affaire de famille, mais aussi de nation.

Mario cloutier collaboration spéciale

C’est un livre d’amour. Avec toutes les difficultés que ce sentiment comporte. L’écrivain, professeur de philosophie et chroniqueur (Radio-Canada, La Presse) Jérémie McEwen, homme de réflexion, ne pouvait se contenter de lancer un simple « je t’aime » à son père, le peintre Jean McEwen, dans son plus récent ouvrage, Pays barbare.

« Au départ, je voulais maintenir une ligne de communication ouverte avec mon père même si c’est à sens unique. On peut appeler ça l’inspiration. Même si ça paraît ésotérique, je sentais comme un fantôme dans la pièce quand j’écrivais. »

Jean McEwen est mort alors que Jérémie avait 18 ans. Son livre écrit tout d’un souffle tente de combler les trous laissés par cette disparition subite. Un paternel que l’on découvre ni tout blanc ni tout noir, davantage mauve, une couleur dans laquelle se reconnaît le fils.

Je voulais rentrer aussi dans ses défauts. La nuance est apparue très vite. Des opinions tranchées, de toute façon, c’est rare que j’en aie. Pour parler de filiation, il fallait qu’il y ait plus que de l’admiration. Notre rapport à notre père, c’est rarement simple. Essayer de faire comme si ce l’est ferme une porte sur notre compréhension de soi et du monde.

Jérémie McEwen

Son seul plan pour l’écriture était donc de suivre son intuition, comme le peintre le faisait dans ses tableaux. Un homme que l’on découvre conservateur et obstiné, mais admirateur silencieux du fils qui ne suivra pas tout à fait ses traces. Le texte est accompagné de quelques reproductions d’œuvres de Jean McEwen.

« Jouer dans un cadre, y ajouter de la couleur, c’est ce qui me parle le plus maintenant quand j’écris parce que ce sont les livres qui me changent le plus aussi. Je trouve belle la fièvre dans les œuvres de Ta-Nehisi Coates, James Baldwin et, ici, Clara Dupuis-Morency. »

Littérature

Jérémie McEwen avoue que la créativité littéraire l’attire désormais. Davantage que la philosophie en tout cas, même s’il continue de l’enseigner au collège Montmorency. La littérature, dit-il, permet d’éviter de trop philosopher ou de simplifier à outrance.

« La philosophie ne peut pas être un livre de croissance personnelle et de pensée positive. Ça peut marcher un certain temps pour certaines choses, mais si c’était si simple, la solution aux grands problèmes de la vie, l’amour, la filiation, la mort, la liberté, on en aurait fini. On ne cherche pas des solutions en littérature parce qu’il n’y en a pas. La rumination est le cœur de l’affaire. »

« J’aime l’engagement et la prise de position en existant dans l’espace public, ajoute-t-il, mais je dois accepter que je suis aussi dans la nuance et la réflexion. Dans un certain retrait et le plaisir de dilettante, un peu comme mon père. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Jérémie McEwen devant la toile intitulée Poème barbare no. 22, peinte par son père, Jean McEwen

Son livre déborde de couleurs et de sujets : les médias, la famille, les arts visuels, la nation, le petit monde de l’essai au Québec, etc. Le fil de la continuité reste tout de même solide.

« Je visais une honnêteté de l’écriture. Il y a beaucoup de choses parce que l’hyperactivité conceptuelle m’habite. Il y a une urgence là-dedans. Je suis comme ça. »

Le pays

Entre la famille et le pays, il n’y a qu’un pas que franchit l’auteur allègrement. C’est l’avenir, celui dont on ne parle plus, celui qu’on évite par peur, incertitude ou, pire, indifférence.

« L’urgence du Québec, je ne la sens pas. La loi sur la laïcité, ce n’est pas un projet de société, à peine un panneau de signalisation sur la route. On est absolument fascinants comme peuple francophone en Amérique du Nord de plus en plus multiple. On dirait qu’on ne le sait pas. L’urgence de savoir où l’on se voit dans 50 ans n’existe pas ou très peu. »

Jérémie McEwen ne se range pas du côté de la frilosité identitaire pour autant. L’identité est en mouvement et en constante redéfinition, croit-il.

Le conservatisme identitaire est un discours qui marche parce qu’il est rassurant pour la population. Mais c’est se cloîtrer et s’engager dans un cul-de-sac. La nation québécoise peut se composer de diverses nations qui créent un nouveau Québec.

Jérémie McEwen

Un brin pessimiste à ce sujet, tout de même, il ne croit pas que le Québec soit prêt à changer avant une dizaine d’années, même si la pandémie permet de prendre du recul.

« Il y a une occasion de redéfinition. Pendant une crise, il y a beaucoup d’opportunisme spéculatif, mais après, assoyons-nous et planchons sur quelque chose de neuf pour l’avenir. Je pense que c’est dans la multiplicité que la réflexion est la plus porteuse. »

En librairie le 15 septembre.

Pays barbare

Pays barbare

Nota Bene – Varia

118 pages