(Paris) Le roman de l’auteur québécois Kevin Lambert Tu aimeras ce que tu as tué figure dans les treize œuvres francophones retenues par le jury du Médicis 2021, l’un des prix littéraires les plus prestigieux dans l’Hexagone. Presque au même moment à Paris, le Prix Wepler annonçait la sélection de Petites Cendres ou la capture, de Marie-Claire Blais, parmi ses douze finalistes.

Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

« Je ne m’attendais pas du tout à ça, lance Kevin Lambert au bout du fil à propos de sa sélection au prix Médicis. J’ai appris la nouvelle en me levant parce que des gens m’ont écrit. Je ne savais pas que la liste sortait aujourd’hui. »

Sorti en 2017 au Québec, le premier roman du Saguenéen d’origine paraît ces jours-ci en France aux éditions Le Nouvel Attila. L’auteur dit entretenir un « drôle de rapport » avec ce qu’il considère comme « une œuvre de jeunesse », une « catharsis adolescente ».

« J’avais commencé à l’écrire bien avant ça, au tout début de la vingtaine, explique-t-il. C’est une période où tu évolues vite artistiquement, alors je me sens presque étranger à ce livre-là. »

Je peux presque dire que j’ai un peu honte, même si je le renie pas du tout. C’est juste que c’est un livre qui portait sur des enjeux très vibrants, assez souffrants.

Kevin Lambert

Sous le regard du jeune Faldistoire, Tu aimeras ce que tu as tué transforme Chicoutimi en ville torturée et tortueuse, où l’enfance et la mort sont intimement liées.

L’Europe francophone avait d’abord connu et célébré Kevin Lambert pour son deuxième roman, Querelle de Roberval, publié sous le nom de Querelle en 2019. Cette année-là, cette fable ouvrière et sanglante avait elle aussi fait partie de la première sélection du prix Médicis. « On avait même annoncé que le roman était sur la short list. Mais peu de temps après, on m’a écrit pour dire qu’il y avait eu une erreur de copier-coller. Je me suis demandé ce matin si c’était encore une erreur de copier-coller », rigole-t-il.

Pas de compromis

La version de Querelle de Roberval commercialisée en France avait été légèrement adaptée, amputée de certains régionalismes et références québéco-québécoises. Or, dans les pages de son premier effort, « la langue est très différente », note l’écrivain. « On peut difficilement la comparer à Querelle, où ce sont des gens du Saguenay–Lac-Saint-Jean qui parlent avec la langue du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Dans Tu aimeras ce que tu as tué, il y a un parler québ, mais aussi des paroles très écrites, des sortes de visions apocalyptiques plus proches d’une langue châtiée. »

Cette fois, Kevin Lambert a défendu au maximum l’intégrité de son œuvre.

J’ai presque systématiquement refusé de faire des ajustements. En gros, il n’y en a presque pas eu. S’ils ne sont pas capables de comprendre, tant pis. J’avais moins envie de faire de compromis.

Kevin Lambert

Énième preuve que l’universel naît dans le particulier, la rumeur française est fort favorable. « C’est punk, violent, tendre, poétique… Oubliez vos références pour vous laisser porter par une écriture inclassable, originale et dérangeante », écrit notamment le romancier Christian Dorsan sur le site 20 Minutes Livres.

Abonné aux éloges, Kevin Lambert reçoit toutefois ce nouvel honneur, cette sélection au prix Médicis, avec prudence. « C’est très fragile et passager. Tu peux avoir un livre qui marche et on ne lit plus les autres pendant 30 ans. Je suis content que ça se produise, mais même mon prochain livre, ce n’est pas sûr que des gens vont le lire. On est dans une position externe où rien n’est assuré. »

Son troisième roman doit voir le jour à l’automne 2022.

Le Wepler pour Blais ?

Tôt dans l’entretien, Kevin Lambert prend soin de diriger l’attention vers sa compatriote Marie-Claire Blais. Mercredi, le roman Petites Cendres ou la capture, paru deux ans après le cycle Soifs, a récolté l’une des douze sélections au Prix Wepler 2021. La récompense, créée en 1998, souligne des œuvres parues entre mai et octobre qui prennent « le risque d’une langue neuve ».

« J’étais vraiment content, parce que pour moi, c’est une des plus grandes auteures de langue française vivante aujourd’hui. Elle a eu beaucoup de reconnaissance, notamment européenne, plus jeune, mais elle en a moins eu par la suite. Elle écrit son cycle Soifs depuis 1995, un chef-d’œuvre immense. Je suis touché de voir qu’il y a une résurgence de son travail dans l’actualité littéraire. »

Marie-Claire Blais compte d’ailleurs parmi les deux seuls Québécois à avoir remporté un prix Médicis. Une saison dans la vie d’Emmanuel lui avait valu cet honneur en 1966, tandis que Dany Laferrière a été désigné grand gagnant en 2009 pour L’énigme du retour. Nelly Arcan avait été nommée en 2001 pour Putain, puis Marie-Ève Thuot l’an dernier pour La trajectoire des confettis. C’est finalement Chloé Delaume qui a été récompensée en 2020 pour Le cœur synthétique.

Cette année, des vedettes de la rentrée comme Christine Angot avec Le Voyage dans l’Est — « c’est une auteure qui m’a beaucoup influencé, qui m’a beaucoup marqué », note Kevin Lambert — ou Cécile Minard avec Plasmas, côtoient des livres sortis dans la plus grande discrétion en mai, comme celui d’Arrigo Lessana, Après l’avalanche, voire en mars, à savoir le pavé de 2300 pages d’Arthur Dreyfus, Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui.

La sélection de romans étrangers compte onze titres, certains très remarqués comme Madame Hayat du Turc Ahmet Atlan, Poussières dans le vent du Cubain Leonardo Padura ou Shuggie Bain du Britannique Douglas Stuart, mais aussi d’autres plus confidentiels, comme Les occasions manquées de l’Allemande Lucy Fricke ou Les enfants de la Volga de la Russe Gouzel Iakhina.

Les prix Médicis du roman en français, du roman étranger et de l’essai doivent être décernés le 26 octobre.

– Avec l’Agence France-Presse

Romans en français

• Santiago Amigorena, Le Premier Exil (POL)
• Christine Angot, Le Voyage dans l’Est (Flammarion)
• Nina Bouraoui, Satisfaction (JC Lattès)
• Arthur Dreyfus, Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui (POL)
• Christophe Donner, La France goy (Grasset)
• Kevin Lambert, Tu aimeras ce que tu as tué (Le Nouvel Attila)
• Arrigo Lessana, Après l’avalanche (Exils)
• Héléna Marienské, Presque toutes les femmes (Flammarion)
• Céline Minard, Plasmas (Rivages)
• Christine Montalbetti, Ce que c’est qu’une existence (POL)
• Mohamed Mbougar Sarr, La Plus Secrète Mémoire des hommes (Philippe Rey)
• Maud Ventura, Mon mari (L’Iconoclaste)
• Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux (Verdier)

Romans étrangers 

• Ahmet Atlan, Madame Hayat (Actes Sud, Turquie)
• Gabriela Cabezon Camara, Les Aventures de China Iron (L’Ogre, Argentine)
• Jan Carson, Les Lanceurs de feu, traduit de l’anglais (Sabine Wespieser, Royaume-Uni)
• Lucy Fricke, Les Occasions manquées (Le Quartanier, Allemagne)
• Gouzel Iakhina, Les Enfants de la Volga (Noir sur Blanc, Russie)
• Robert Jones Jr., Les Prophètes (Grasset, États-Unis)
• Jonas Hassen Khemiri, La Clause paternelle (Actes Sud, Suède)
• Reinhard Kaiser-Mühlecker, Lilas rouge (Verdier, Autriche)
• Leonardo Padura, Poussières dans le vent (Métailié, Cuba)
• Douglas Stuart, Shuggie Bain (Globe, Royaume-Uni)
• Natasha Trethewey, Memorial Drive (L’Olivier, États-Unis)
• Ahmet Atlan, Madame Hayat (Actes Sud, Turquie)
• Gabriela Cabezon Camara, Les Aventures de China Iron (L’Ogre, Argentine)
• Jan Carson, Les Lanceurs de feu, traduit de l’anglais (Sabine Wespieser, Royaume-Uni)
• Lucy Fricke, Les Occasions manquées (Le Quartanier, Allemagne)
• Gouzel Iakhina, Les Enfants de la Volga (Noir sur Blanc, Russie)
• Robert Jones Jr., Les Prophètes (Grasset, États-Unis)
• Jonas Hassen Khemiri, La Clause paternelle (Actes Sud, Suède)
• Reinhard Kaiser-Mühlecker, Lilas rouge (Verdier, Autriche)
• Leonardo Padura, Poussières dans le vent (Métailié, Cuba)
• Douglas Stuart, Shuggie Bain (Globe, Royaume-Uni)
• Natasha Trethewey, Memorial Drive (L’Olivier, États-Unis)