C’est l’histoire d’une jeune interne, première de classe et aspirante chirurgienne, qui débarque un jour, et en stage, dans un département de médecine différent. Ici, dans ce centre de la « médecine de la femme », au lieu de donner son avis, on lui demande d’écouter. Au lieu de juger, on s’attend à ce qu’elle aide. En mode sympathie, bienveillance et surtout empathie. Et c’est le choc.

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Choc des cultures. Choc personnel. Et choc à la lecture, soyez avertis. Certains passages sont durs, les images y sont crues, tandis que d’autres segments sont terriblement touchants. Et dérangeants : « Vous voulez être quel genre de médecin, vous ? Une soignante ou un flic ? » C’est ce que lui demandera le médecin chargé de la superviser pendant six mois, une question qui en dit long sur le cheminement que l’étudiante aura à faire et sur toute l’éducation ici nécessaire.

Adapté du roman de Martin Winckler du même nom, Le Chœur des femmes, signé par la bédéiste Aude Mermilliod (qui a déjà collaboré avec l’auteur, pour sa précédente BD, Il fallait que je vous dise, chez Casterman), donne ici un second souffle à ce questionnement fondamental entourant la santé des femmes, en général, et les soins qu’on leur prodigue, en particulier : comment on procède, pourquoi, et à quoi sont-elles en droit de s’attendre, en toute humanité ? En gros : dans le meilleur des mondes, ça devrait être comment, un gynéco ?

Normal d’être couchées sur le dos ? À tous les coups, déshabillées ? Normal, surtout, de se sentir jugées ?

On devine que la jeune interne fera ici un sacré bout de chemin, avec, coup de théâtre, un détour bouleversant par la réalité des personnes intersexuées vers la fin. Parmi les plus mal servies dans le domaine, s’il faut se fier au récit, et si vous voulez notre avis.

La BD, avec son coup de crayon sobre, mais réaliste, très fidèle au récit original, est entrecoupée de confidences de femmes, écrites au « je » et en long dans le texte : on y découvre des histoires d’abus (Sabrina), de maladie (Catherine) et tout simplement d’amour (Geneviève). Parce que derrière toutes les « plaintes » au sujet « de leur pilule, leurs seins douloureux, ou je ne sais quelle connerie » sises au « bureau des pleurs », comme le jugera au départ l’héroïne, il y a un contexte. Un vécu. Et bien sûr un ressenti. « Il faut apprendre à écouter les patientes… », découvrira-t-elle, non sans peine. À commencer par apprendre à s’écouter elle-même. Mais on ne vous en dit pas plus.

  • Extrait de la bande dessinée Le Chœur des femmes

    PLANCHE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

    Extrait de la bande dessinée Le Chœur des femmes

  • Extrait de la bande dessinée Le Chœur des femmes

    PLANCHE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

    Extrait de la bande dessinée Le Chœur des femmes

  • Extrait de la bande dessinée Le Chœur des femmes

    PLANCHE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

    Extrait de la bande dessinée Le Chœur des femmes

1/3
  •  
  •  
  •  

En quête d’humanité

Pour la petite histoire, il faut savoir qu’Aude Mermilliod a d’abord refusé de se lancer dans ce projet, proposé par la maison d’édition (Le Lombard). « Et puis j’ai relu le roman, confie-t-elle en entrevue téléphonique de Lyon. Et évidemment ça m’a beaucoup, beaucoup marquée. Ça tombait pile au moment où j’avortais […] dans un moment de super grande fragilité » (l’avortement étant le sujet aussi intime que politique de sa précédente BD).

Le Chœur des femmes expose en effet le genre de soins auquel elle « aurait droit », « ce qui pourrait être possible », et qui malheureusement, dans son cas, « était très éloigné » des soins qu’elle recevait. Penser humanité toujours, sensibilité et respect.

« Alors je me suis dit qu’il y avait vraiment quelque chose à faire. »

D’où le roman graphique, donc, 12 ans après la publication du texte original. La question s’impose : depuis, les choses ont-elles bougé ? Si Aude Mermilliod se montre optimiste (notamment grâce à l’arrivée d’une « jeune génération de médecins » en cette ère post #metoo), Martin Winckler (Marc Zaffran de son vrai nom), lui, est beaucoup plus sceptique.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

L’écrivain Martin Winckler

Joint à Gatineau, l’auteur, médecin et militant féministe de longue date lance tout de go : « La médecine française est une médecine paternaliste dans laquelle les médecins se sentent supérieurs. Et c’est encore plus vrai avec les femmes. Et c’est beaucoup dû au fait que la France est une société sexiste. Alors que les femmes ont besoin d’être écoutées et soutenues, c’est la culture du pays qui retentit sur les professionnels de la santé », dit-il.

Et au Québec ? « Les Québécoises ont la chance d’avoir une nouvelle génération de médecins, poursuit-il au bout du fil. Mais plusieurs ont connu des médecins comme ça, et il y en a certains qui se comportent encore comme ça… » D’où l’importance d’œuvres comme celle-ci. Encore plus quand elles sont si bien faites. « Je suis très heureux, glisse aussi Martin Winckler. Être adapté par une artiste de qualité, c’est merveilleux ! »

Le Chœur des femmes

Le Chœur des femmes

Le Lombard

232 pages