Le mouvement #metoo a inspiré de nombreux auteurs, autrices surtout, et presque quatre ans après l’affaire Harvey Weinstein, ce mouvement de dénonciation de la violence faite aux femmes continue de nourrir la littérature. Deux romans québécois publiés coup sur coup ces derniers jours abordent ce thème, de façon indirecte, mais aussi très différente.

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

D’un côté, la vengeance d’une femme non consentante face aux demandes et abus sexuels d’un ex-partenaire devenu ministre (La leçon, de Christine Daffe). De l’autre, le passage à vide d’un psychologue radié pour six mois de son ordre professionnel en raison d’inconduite sexuelle (Grand chelem, de François Leblanc). On ne peut faire autrement que de percevoir, en toile de fond, l’ombre du mouvement #metoo, bien que celui-ci ne soit explicitement mentionné dans aucun des deux récits.

La leçon, deuxième roman de Christine Daffe (Les gammes), s’ouvre avec le ministre Thomas Tellier, tétanisé, sur sa chaise au parlement. Il vient de recevoir une lettre. Une invitation à lire les publications d’un blogue, rédigées par Sophie Colin, une femme qu’il a fréquentée avant son entrée en politique. C’est ce blogue que Sophie utilisera pour lui préciser les détails de sa tentative d’extorsion. S’il ne paie pas, elle racontera ce qu’il lui a fait subir.

Si on s’attend d’abord à vivre le récit du point de vue de l’agresseur, c’est la victime qui en prend habilement le contrôle. Par les lectures du blogue et les souvenirs de Thomas, c’est surtout Sophie qu’on vient à connaître : son éducation, ses traumatismes, ses fréquentations, son anxiété, tous des sources de sa réticence à dire non.

« Une expression de dégoût aurait rendu service à Sophie. Un hurlement aussi. Un hurlement aurait éveillé son cerveau et déclenché une réaction en chaîne. Sauf qu’avec ce sourire si bien appris, le cerveau de Sophie était trompé. Quand Thomas a rapporté deux verres à la table, un pour elle (vin blanc), un pour lui (rhum & coke), on aurait confondu Sophie avec une habituée des orgies. »

Le retour dans l’enfance de Sophie, au moyen de maints récits et de maintes descriptions, impose, dans les premiers chapitres, un rythme auquel on ne s’attend pas d’un roman qui flirte avec le thriller psychologique. Mais, au fil des pages, le suspense s’installe et Sophie tisse sa toile. Jusqu’où ira-t-elle dans sa vengeance ?

Dans Grand chelem, on attend plutôt le moment où François Blanchard (alter ego fictif de François Leblanc, lui aussi psychologue et auteur) cherchera à comprendre les motivations de celle qui l’a dénoncé, et explorera le territoire de la culpabilité tel qu’on l’annonce en quatrième de couverture. En vain.

L’histoire commence avec la radiation du psychologue, après qu’il eut plaidé coupable, sur conseil de son avocate. S’ensuit un long passage à vide, meublé de moments d’errance dans son appartement et dans les rues de Montréal, de beuveries et d’instants passés à haïr l’hiver, sur fond de musique de Leonard Cohen (nous sommes en 2016, année de sa mort).

« Tout au long du chemin qui m’a ramené dans le Mile-Ex, j’ai roulé sous la limite de vitesse en écoutant le dernier Cohen. “Hineni, hineniiii ! I’m ready, my lord…” Le temps s’était à nouveau dilaté, prenant la forme d’une bête monstrueuse qui attendait d’être nourrie. »

On ne saura jamais vraiment ce qui s’est passé dans son cabinet avec Bianca, cette cliente qui l’accuse de l’avoir agressée et qui le pourchasse malgré leur interdiction de contact. Il l’accuse d’avoir menti.

« C’est ton point de vue, j’ai le mien », dit-elle. C’est peut-être lui la victime, soit, mais trop peu d’indices sont donnés sur les motivations de Bianca, un personnage complexe qu’on ne découvre qu’en surface. C’est cette profondeur qui manque à ce roman dont on apprécie néanmoins les traits d’humour, les situations improbables et la présence bien ancrée de Montréal et de sa légende Cohen.

La leçon

La leçon

Triptyque

204 pages

½

Grand chelem

Grand chelem

Éditions Québec Amérique

296 page

½