Larry Tremblay éblouit en nous plongeant au cœur des ténèbres et de la violence destructrice des toiles de Francis Bacon. Avec Tableau final de l’amour, il s’inspire librement de l’œuvre et de la vie du peintre d’origine dublinoise – et particulièrement de sa relation orageuse et tragique avec George Dyer. Un roman troublant et jouissif, qui plonge dans le vif de la chair, où extase et douleur s’abreuvent l’un à l’autre.

Iris Gagnon-Paradis
Iris Gagnon-Paradis La Presse

L’histoire est connue, et tragique. Amant du peintre Francis Bacon, George Dyer, petit criminel sans grande envergure, se suicide dans les toilettes d’un hôtel de Paris où il avait accompagné le peintre dont les œuvres faisaient l’objet d’une rétrospective au Grand Palais, en 1971. Bacon, qui avait fait de Dyer le sujet central tourmenté, à la figure triturée, de plusieurs de ses tableaux, en tirera le Triptyque mai-juin 1973. Un « tableau final de leur amour », en quelque sorte, qui fut aussi fulgurant que destructeur.

Ce nouveau roman publié chez La Peuplade (et dont la couverture est une photo des deux amants) ne surprendra pas ceux à qui l’œuvre de Larry Tremblay est familière. Fasciné depuis longtemps par le travail de Francis Bacon, il a notamment publié en 2012 aux Éditions du Noroît le recueil 158 fragments d’un Francis Bacon explosé. Des années plus tôt, il avait demandé au scénographe Claude Goyette de s’inspirer du fameux triptyque pour créer les décors de sa pièce Le génie de la rue Drolet, présentée en 1997 à la Licorne.

« Ça fait longtemps que l’œuvre de Francis Bacon m’habite, résume ce dernier. J’ai tellement aimé ces œuvres qu’elles se sont déposées en moi », lance le prolifique auteur qui signe ici son huitième roman.

C’est alors qu’il se trouvait en Inde, il y a quelques années, qu’une parole, qui s’est présentée comme une adresse, s’est d’abord imposée à lui, et qu’il a écrit le premier jet de ce qui allait devenir Tableau final de l’amour. « Je me suis mis à écrire au ‘’tu’’ ce qui est devenu le début du roman », racontant la nuit où George Dyer serait entré dans l’atelier de Bacon pour le cambrioler, et où une violente lutte s’est peu à peu muée en nuit passionnelle.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

L’auteur Larry Tremblay

Du moins, c’est ce que Bacon a déjà raconté. Est-ce vrai ? Rien n’est moins certain, car le peintre, explique l’auteur, avait un certain penchant pour la mythomanie. Mais peu importe, car celui qui a atteint une renommée internationale avec L’orangeraie n’avait pas l’intention de signer ici un roman biographique.

« Ce n’est pas une biographie romancée, c’est un roman inspiré de quelques épisodes de sa vie et le reste, la plupart des personnages, sont inventés », explique-t-il, ajoutant que le plus important, pour lui, était de « ne pas trahir l’œuvre » du peintre.

Chair à vif

Dans ce récit, la voix narratrice – le personnage de Francis Bacon – raconte en s’adressant à George Dyer leur rencontre, et le tsunami que cette dernière a provoqué, Dyer devenant dès lors une sorte de muse pour le peintre.

Obsédé à transcrire sur toile ce que cet homme à l’apparence soignée cachant son côté rustre provoque chez lui, Bacon en fera son modèle. Il sera prêt à tout pour l’appâter dans son atelier bordélique et insalubre, déterminé à mettre sa chair à nu pour en révéler l’essence ténébreuse, visqueuse, à coups de pinceau.

Mes tentatives effrénées m’intoxiquaient. Je découvrais avec toi la gravité du mot peintre. Je ne tachais plus la toile de mes velléités, je la fécondais de mon désir de te transpercer avec mes yeux. […] J’avais trouvé le corps premier, le modèle qui recelait la vérité espérée.

Extrait de Tableau final de l’amour

Au fil des pages, le personnage de Bacon se remémore aussi certains épisodes de son passé (inventé en grande partie, rappelons-le) : son éjection de la maison familiale après que son père l’eut surpris habillé avec les vêtements de sa mère, ses années de prostitution, ses expériences sexuelles filtrant avec le sadomasochisme, ses excès en tout genre.

Ce faisant, Larry Tremblay plonge dans une chair à vif, la même que Bacon désirait arracher à Dyer pour l’apposer sur ses toiles. « J’aspirais à ce que le tableau fonctionne comme un œil retourné sur lui-même. Qu’il ne donne pas à voir la peau au repos, mais la chair en plein travail », lance le narrateur du Tableau final de l’amour.

Jouir de douleur

Ce penchant du peintre pour une jouissance obtenue qu’au prix d’une fulgurante douleur, l’auteur la retourne et l’observe sous tous les angles, plonge dans ses eaux troubles, scabreuses et érotiques.

Cette relation entre le plaisir et la douleur chez Bacon, « tu ne peux pas y échapper quand tu regardes ses œuvres », constate le romancier. « Il a réussi à inscrire toute la souffrance du XXsiècle, les deux guerres, dans un seul corps, et il a quand même mis de la jouissance là-dedans. Il faut le faire. Ce sont des corps à la fois douloureux et jouissifs. »

Je grattais ton image jusqu’à percer le réel, jusqu’à faire apparaître l’excrément du vrai.

Extrait de Tableau final de l’amour

Il y a chez Bacon et dans son œuvre quelque chose de paradoxal, d’« oxymérique », qu’il fallait mettre en mots. « Il fallait faire grincer les mots entre eux. Lui, c’était la matière. Moi, j’ai voulu éviter que les adjectifs se ressemblent, que les mots aillent dans le même sens. Il y avait quelque chose de tendu chez lui, et il fallait trouver la tension dans la phrase, et en même temps créer des images visuelles dans l’esprit du lecteur », détaille le romancier. Résultat, un roman porté par une plume fiévreuse, exaltée et troublante qui nous agrippe avec elle pour ne plus nous lâcher.

Une autre question est apparue en cours de création : « Jusqu’où un artiste peut-il aller pour créer son œuvre ? », relate Larry Tremblay, qui ajoute que Bacon est allé très loin sur cette route, et que c’est cette matière qui était intéressante à explorer, à « tirer » en tant que romancier.

« Pour Bacon, l’art était au-delà de la morale. Oui, c’est radical, et ça peut choquer des gens, mais c’était un être hyper radical. C’est pour ça qu’il a détruit autant de ses œuvres. Il fallait que chaque toile soit unique, et pas un cliché. C’est très dur de ne pas écrire une phrase cliché, de ne pas peindre une image cliché. Il y en a tellement. Comment faire pour que ce soit neuf à chaque fois ? »

Tableau final de l’amour

Tableau final de l’amour

La Peuplade

216 pages