La journaliste et écrivaine décrit avec lucidité la situation dans son pays, où les gangs font la loi

Mario Cloutier Collaboration spéciale

Cette semaine, Dany Laferrière a déféré les questions des journalistes au sujet d’Haïti et de l’assassinat du président Jovenel Moïse à sa compatriote Emmelie Prophète. Le roman de celle-ci, Les villages de Dieu, publié en 2020 par Mémoire d’encrier, décrit le mieux, selon le membre de l’Académie française, la violence engendrée par les gangs criminels.

En entrevue de sa résidence de Port-au-Prince, l’écrivaine et journaliste Emmelie Prophète confirme que cet enfant du pays qu’est Dany Laferrière est une « vieille connaissance » qu’elle prend plaisir à maintenant rencontrer dans les divers Salons du livre de la Francophonie.

« Sa générosité, c’est de lire beaucoup tous ses collègues haïtiens, mais je ne m’attendais même pas à ce qu’il lise mon livre. Il avait aimé mon roman Le reste du temps, mais c’est la première fois qu’il a un si gros coup de cœur pour l’un de mes livres. »

Les villages de Dieu plongent le lecteur dans l’enfer des quartiers populaires de Port-au-Prince où les gangs font la loi et l’ordre. Dans le roman, une jeune femme, Célia, réussit à survivre à la mort de sa grand-mère grâce à son indépendance d’esprit et à des initiatives audacieuses qui la rendent sympathique aux yeux des gangs sans qu’elle n’en devienne membre.

« Célia, c’est quelqu’un d’extrêmement lucide. Elle surplombe tout. Elle a un regard, elle comprend. C’est une féministe dans le sens le plus moderne et déterminé du mot. Elle sait que tout ce qui arrivera de bien ne pourra venir que d’elle-même. »

Les femmes tiennent la société haïtienne à bout de bras dans ce livre percutant de réalisme et de lucidité. Elles agissent pour la survie à l’écart de la violence ou de la lâcheté des hommes.

« Ce sont les femmes qui font que l’édifice ne tombe pas, même s’il est fragilisé par la misère, l’incertitude et la faillite institutionnelle, dit l’auteure. Tout ça passe à travers le corps des femmes. La violence, c’est d’abord les hommes, tout comme le bruit et le grand désordre. »

PHOTO RICARDO ARDUENGO, REUTERS

Un homme se repose dans une rue de Port-au-Prince.

Les gangs se font sentir partout

Le récit démontre que la faillite des institutions politiques, la violence des gangs et l’indifférence d’une partie de la population forment un creuset propice aux évènements qui se sont produits cette semaine en Haïti.

« Personnellement, je suis très choquée par l’assassinat du président. On se sent tous très humiliés que ça se soit produit comme ça. Les gens sont médusés, donc ils gardent le silence. Depuis quelques mois cependant, on constatait une grande indifférence de la population par rapport à ce qui se passe, dans une sorte de rejet du pouvoir et de l’opposition. »

Si les groupes criminels ne sévissent pas dans tous les quartiers, comme celui où vit Emmelie Prophète, leur présence se fait sentir partout.

C’est une réalité qui est toujours très proche. C’est un petit pays, une petite ville. Ces gangs sévissent dans les entrées sud et les entrées nord de Port-au-Prince, et ça coupe le pays. C’est un cauchemar d’aller dans ces quartiers.

Emmelie Prophète, écrivaine et journaliste haïtienne

« Dans le nord, il y a un groupe très puissant qui s’appelle les 400 marozos, ce qui en créole décrit des hommes qui n’ont pas de succès auprès des femmes », ajoute-t-elle.

Depuis deux ans, les groupes criminels attirent dans leurs rangs des jeunes qui n’ont plus rien à perdre, sauf la vie, puisqu’ils habitent des quartiers où règne une grande misère.

« Les jeunes hommes et femmes qui habitent dans les quartiers populaires n’ont accès à rien, explique l’écrivaine. Pas d’eau potable, d’école ou de justice. Ils entrent dans un gang et agissent avec l’assentiment de gens d’argent qui leur fournissent des armes pour harceler leurs compétiteurs et pour protéger leurs propres affaires. Ces gens d’argent ont perdu le contrôle des gangs. »

Accès à l’éducation

Pour l’intellectuelle qui a écrit cinq romans et trois recueils de poésie, l’éducation est une valeur sur laquelle miser pour détourner les jeunes de l’attrait des gangs ou encore d’un départ à l’étranger.

Tant que le pays n’offrira pas un accès à l’école pour tous et l’accès à la justice, les gens voudront s’en aller. La plus grande violence, c’est de ne pas donner l’accès à l’éducation qui humanise les jeunes.

Emmelie Prophète

Le cercle vicieux de la violence semble malheureusement installé en Haïti. Son roman Les villages de Dieu en offre un portait saisissant.

« Ça n’ira pas mieux, croit-elle. Ce n’est ni une malédiction ni un miracle. Le livre est une métaphore pour dire que tout le pays est en train de se transformer de cette façon. Après le tremblement de terre, rien n’a été fait pour améliorer la vie des gens. Trop de jeunes sont partis, et beaucoup d’autres en ont profité pour s’enrichir. »

En outre, le mystère semble s’épaissir autour du meurtre du président Moïse. Mais derrière le calme de surface à Port-au-Prince, les pouvoirs criminels continuent de saper les forces vives du pays.

« L’assassinat du président est un acte politique. Il y a des auteurs intellectuels dont on ne connaît pas les noms. Arrêter les mercenaires agissant à leur solde ne répond nullement aux questions que nous nous posons. Des retraités de l’armée colombienne ne prennent pas seuls la décision de venir exécuter le président de la République », conclut-elle.

Classiques haïtiens, selon Dany Laferrière

Dany Laferrière demeure un fervent lecteur de tout ce qui se publie dans son pays. Ayant eu vent de notre entretien avec Emmelie Prophète, il nous a fait parvenir ces quelques mots au sujet de la littérature haïtienne contemporaine.

« Jacques Roumain, avec Gouverneurs de la rosée, occupe la paysannerie haïtienne ; Jacques Stephen Alexis décrit la grande ville ouvrière avec Compère Général Soleil ; Marie Vieux Chauvet analyse froidement la province avec Amour, colère, folie ; Jean Price-Mars, dans Ainsi parla l’Oncle, rappelle les origines africaines ; Emmelie Prophète, avec Les villages de Dieu, a planté sa tente dans ces nouveaux lieux de non-droit. La géographie littéraire haïtienne est ainsi quadrillée par ses classiques. »

Les villages de Dieu

Les villages de Dieu

Mémoire d’encrier

224 pages