(Paris) Le sulfureux marquis de Sade croyait perdu son roman Les cent vingt journées de Sodome, mais au terme d’un parcours mouvementé, ce manuscrit exceptionnel, rédigé en prison, a été acquis par l’État français.

Hugues HONORE Agence France-Presse

L’appel au mécénat d’entreprise en vue de cette acquisition de 4,55 millions d’euros (6,6 millions $) a abouti, a annoncé le ministère de la Culture vendredi.

« Véritable monument, texte capital de la critique et de l’imaginaire, sulfureux et devenu un classique, il a profondément marqué de nombreux auteurs », a-t-il souligné dans un communiqué.

L’objet lui-même sort de l’ordinaire. C’est enfermé à la Bastille à Paris, en 1785, que Sade recopie au propre ce long roman inachevé, sous la forme d’un « surprenant rouleau de plus de 12 mètres de long constitué de 33 feuillets collés bout à bout sur une largeur de 11,3 cm », a rappelé le ministère.

Mort en 1814, l’homme de lettres, dont le nom a inspiré le terme sadisme, pensait que son œuvre la plus importante n’avait pas survécu au pillage ou à la démolition de la prison de la Bastille à l’été 1789, aux débuts de la Révolution française.

En vérité, il a été mis à l’abri, avant la prise de la Bastille le 14 juillet, par un révolutionnaire, Arnoux de Saint-Maximim, et acheté confidentiellement par un aristocrate, le marquis de Villeneuve-Trans. Cela a permis qu’il soit aujourd’hui impeccablement conservé.

Le manuscrit avait refait son apparition quand un psychiatre allemand, Iwan Bloch, l’avait acquis et permis la première publication du roman en 1904.

Volé en 1982

PHOTO MARTIN BUREAU, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

« Véritable monument, texte capital de la critique et de l’imaginaire, sulfureux et devenu un classique, il a profondément marqué de nombreux auteurs », a souligné le ministère de la Culture dans un communiqué.

Racheté par le collectionneur Charles de Noailles en 1929, il est volé par un éditeur qui le vend en 1982 à un autre collectionneur, Gérard Nordmann. En 2014, il devient la propriété de l’homme d’affaires Gérard Lhéritier, à l’origine de la société Aristophil, visée par une enquête pour escroquerie.

Le gouvernement français saisit l’occasion de la liquidation d’Aristophil pour le classer « trésor national » en 2017.

La somme nécessaire a été entièrement apportée par Emmanuel Boussard, ancien banquier d’affaires cofondateur du fonds d’investissement Boussard & Gavaudan. « Il voulait ainsi témoigner de son attachement particulier à la bibliothèque de l’Arsenal, où son grand-père a exercé la fonction de conservateur entre 1943 et 1964 », a expliqué le ministère.

« Ce manuscrit sera présenté lors d’un colloque en 2022, regroupant des spécialistes et intellectuels, visant à questionner la figure de Sade, la réception de son œuvre au cours des siècles et sa lecture aujourd’hui », a indiqué le ministère.

Il rejoindra la bibliothèque de l’Arsenal à Paris, site qui abrite une collection remarquable d’ouvrages du XVIIIe siècle.

Toutes les provocations

Les cent vingt journées de Sodome, ou l’école du libertinage raconte les sévices sexuels inouïs imposés à des victimes enfermées dans un château par des libertins fortunés. Sade, qui y laisse libre cours à toutes les provocations, recopia ce récit avec une écriture extrêmement petite, à peine lisible.

Libertin persécuté par l’Ancien Régime comme par des régimes issus de la Révolution française, Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814), a passé une bonne partie de sa vie derrière les barreaux. Son apport à la littérature n’a été véritablement reconnu qu’à partir du XXe siècle, quand le scandale de ses écrits licencieux et cruels s’est estompé pour comprendre sa philosophie, au-delà du terme de « sadisme ».

Les cent vingt journées sont ainsi traversées de cette attirance pour le mal, cette jouissance face à la douleur de l’autre, mais aussi par des réflexions sur le pouvoir et la sujétion, l’esthétique, la morale, la violence.

Autres « trésors nationaux », des manuscrits du poète surréaliste André Breton, Poisson soluble, Manifeste du surréalisme et Second manifeste du surréalisme, sont également acquis par l’État. Ils rejoignent à la BnF ceux de Nadja et des Champs magnétiques du même auteur.

Les mécènes sont le banquier d’affaires Jean-Claude Meyer, l’essayiste Alain Minc, la Fondation Khôra-Institut de France et l’entrepreneur de médias Carlo Perrone, par ailleurs petit-fils de Charles de Noailles.