Dany Laferrière propose dans Petit traité sur le racisme (Boréal), en librairie le 15 juin, sa vision d’écrivain sur le racisme. Une brillante série d’aphorismes ou de courts textes sur des personnages historiques, parmi lesquels de nombreux artistes (de Toni Morrison à Tupac Shakur), qui invitent à la réflexion et à la discussion.

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Marc Cassivi : « Je suis conscient de marcher sur une étroite bande au-dessus du vide. L’intérêt d’un tel sujet, c’est de bien viser », écris-tu d’emblée. Le racisme est une question délicate. Pourquoi écrire ce « triste bouquin », « ce petit livre pourtant terrifiant », comme tu le décris toi-même ?

Dany Laferrière : À force de ruminations, le livre s’est imposé. Ce sont des choses qui me trottent dans la tête depuis des années, mais je n’avais pas encore trouvé la forme – qui rappelle L’énigme du retour – ni surtout le lecteur à qui je voulais l’offrir. Il s’agit d’un jeune lecteur sensible, responsable, rapide, avec un sens littéraire. Un lecteur à qui la vérité est familière, mais encore soucieux de l’élégance. Elle a 16 ans, elle trouve tout frelaté autour d’elle et n’accorde aucune importance à la saison pour lire. Elle a des doutes sur la capacité de ses parents à comprendre un problème qu’ils n’ont jamais confronté. Il a 16 ans et voudrait penser par lui-même sur une question qui le trouble. Il déteste la mauvaise conscience, mais favorise le respect de l’autre dans sa vision du monde. Elle aime bien être bousculée dans ses idées et déteste qu’on cherche à me ménager. Je rêve que ces deux-là se rencontrent au square Saint-Louis un après-midi d’été pour parler de mon livre.

M. C. : « Il faut écrire des livres qui intéressent les jeunes gens. » J’ai lu cette phrase juste après avoir recommandé ton livre à mon fils de 17 ans. Il t’importe de rejoindre ces jeunes lecteurs ?

D. L. : C’est à eux que je parle. C’est par eux qu’il faut passer si on veut rester longtemps dans la discussion. Je leur fournis des armes pour faire leur choix. Je n’en fais pas beaucoup, sachant qu’ils ont d’autres chats à fouetter.

M. C. : Le sujet précis de ton livre est le racisme auquel font face les Noirs aux États-Unis. Parce que l’impulsion de départ, c’était la mort de George Floyd ?

D. L. : Pas du tout, c’est un sujet qui est au cœur de ma littérature. Si la mort de George Floyd se reflète dans mon livre, c’est que j’avais peur qu’il cache la forêt du racisme ordinaire et des petits meurtres dans l’obscurité. Ce n’est pas chaque jour qu’un meurtre se fait filmer comme ça. Mais c’est presque chaque jour qu’on se fait tuer aux États-Unis. Plus que la mort, ce sont les humiliations au travail, les blagues qui se veulent amusantes, les exclusions sans explications, les viols sans conséquence, c’est toute cette boue qui a remonté à la surface. La question était : est-ce que je vais retourner cette boue au visage de mes lecteurs ? J’ai choisi en termes d’espoir des personnages blancs et noirs qui ont fait que malgré tout, on puisse encore respirer dans cette Amérique. À part ma nature optimiste, je n’avais aucune raison de croire à l’Amérique de Trump. Car l’ombre de celui-ci est encore présente sur la scène même si on fait semblant de l’oublier.

M. C. : Quel fut selon toi l’impact de la présidence de Trump sur la condition de l’Afro-Américain ? Trump a décomplexé davantage le racisme ?

D. L. : Trump est monté au front. Il n’a pas eu peur de se salir les mains. Mais en même temps, il a sali la présidence américaine. Trump a monté le volume de la vulgarité sonore. Et ses sbires, éparpillés dans toutes les villes, des policiers, des fonctionnaires et des juges, ont cru qu’ils avaient les mains libres.

M. C. : J’étais à Grant Park, à Chicago, lorsque Obama a été élu la première fois. De vieilles dames noires pleuraient, comme Maya Angelou dont tu parles dans ton livre, parce qu’elles ne croyaient pas voir ça de leur vivant. Qu’en reste-t-il, à ton avis ?

D. L. : Sous Obama, on a tué autant de Noirs parce que, précisément, il fallait montrer que rien ni personne ne pouvait protéger un Noir aux États-Unis. C’était une manière de résister et de faire comprendre qu’ils conservaient toujours le pouvoir. Obama est un des grands présidents américains, et nul besoin de signaler que Trump n’a pas son élégance, il a passé sa présidence à esquiver les mauvais coups. On vous contraint à une vie passée à tenter de garder la tête hors de l’eau. C’est ça, le racisme moderne, on n’a même plus besoin de s’approcher de vous.

M. C. : De mémoire, un personnage de ton premier roman disait qu’il ne fallait jamais se plaindre du racisme, car cela confortait le Blanc dans son idée de supériorité. Tu sembles avoir longtemps suivi ce conseil, ou je me trompe ?

D. L. : Je ne me plains pas du racisme, j’en fais un livre ! Pour écrire ce livre, j’ai choisi avec attention mes mots, j’ai surveillé ma grammaire, j’ai tenu au rythme, à la musique et à l’élégance de ma phrase alors que la plainte est improductive. Est-ce pourquoi j’ai offert en exergue Bessie Smith, celle dont la lamentation est si belle qu’on n’a pas cru qu’elle souffrait ? Ce plaisir se remarque quand j’écris que je me mets à ma table de travail « en chantonnant » malgré l’horreur de cette réalité.

M. C. : Tu décris simplement le racisme comme une affaire de Blanc et de Noir où le Blanc concentre entre ses mains tous les pouvoirs. Pourquoi, à ton avis, est-ce si difficile de le reconnaître ?

D. L. : Parce que c’est une affaire d’argent, d’intérêt économique. Le racisme n’est pas une abstraction. Naturellement, il est représenté sur la scène par des pauvres qui n’ont aucune idée de ce qui se trame en leur nom. Le pauvre raciste blanc ne sait pas qu’il est un maillon important de la chaîne économique américaine. Comme en Europe, les anciennes puissances coloniales refusent de reconnaître l’esclavage parce que s’ils le font, ils savent qu’on va leur faire des procès et qu’ils devront rendre l’argent. Personne ne veut perdre ses privilèges, ni ses acquis, ni sa fortune. Ce n’est pas un hasard si on dit que l’argent est le nerf de la guerre. Je répète : le racisme est une guerre civile, souvent urbaine et malheureusement quotidienne. Je ne me plains pas du racisme de manière personnelle, je dénonce une mafia où les premières victimes sont les pauvres noirs et les pauvres blancs qui servent de chair à canon. On les envoie au front pour qu’ils s’entretuent.

M. C. : Tu écris : « Je me souviens de mon ahurissement en entendant pour la première fois le terme antiracisme employé comme concept rival à suprémacisme. Comme si on avait le choix démocratique d’être antiraciste ou suprémaciste. » Aux États-Unis comme au Québec, « antiraciste » est presque devenu une insulte. Ça te surprend ?

D. L. : Ce débat-là, de toute façon, est mondial. C’est très courant dans une guerre de déplacer le front. On est passé d’un plan économique à un plan lexical. Honnêtement, sur le plan de la grammaire, je suis sur mon terrain. Ce sophisme-là révèle une mauvaise foi conséquente. Maintenant on est à égalité, mais la prochaine fois, on dira que c’est la victime qui a provoqué le bourreau, qui a fait de lui un méchant.

M. C. : La situation de l’homme noir aux États-Unis a changé depuis que tu y as habité. Un de tes textes s’intitule « De l’esclavage à la domesticité ». On assiste à une nouvelle forme d’esclavage, selon toi ?

D. L. : Non, je ne dirais pas cela. L’esclavage est une horreur innommable. La domesticité serait un progrès conséquent. Sauf que le mot « domestique » est relié au mot maître en latin, « domus », celui qui vit dans la maison du maître. Les mots révèlent le sens caché de nos actions. On a l’impression qu’en cette démocratie, nous ne sommes pas des citoyens aux yeux de tous. À tout moment un loustic, du fait qu’il soit blanc, peut nous menacer de dégradation, comme pour Dreyfus. On peut vous tirer le tapis sous les pieds. J’ai toujours analysé les travers sociaux, et là, c’est la démocratie qui est prise en défaut. L’État n’a pas assez expliqué que tous les citoyens sont égaux, par peur de se retrouver à contre-courant.

M. C. : Certains prétendent qu’on ne devrait pas importer au Québec des concepts américains sur le racisme. Tu parles des « divers racismes » qui pullulent. Tu as vécu au Québec et aux États-Unis, en Haïti et en France, comment distingues-tu les racismes qui y existent ? Ils sont différents ?

D. L. : La première distinction, c’est le volume de gens impliqués. C’est donc aux États-Unis qu’on a un risque d’avoir un président noir. Il y a plus de 20 millions d’Américains noirs. Je choisis la vieille règle classique qui dit qu’il faut s’arc-bouter à un seul sujet, en un seul lieu et un seul temps. Je suis un écrivain classique. J’ai écrit un livre, Tout ce qu’on te dira Mongo, pour dire le rapport du Québec à l’autre. Et pour la France, je ne la connais pas assez. Écrire sur le racisme, ce n’est pas uniquement raconter des anecdotes terribles.

M. C. : Tu évoques un épisode de profilage racial. Tu as été arrêté pour aucune raison dans une ruelle de Montréal, dans les années 1980. On t’a demandé d’écarter les jambes, de courber la tête, parce qu’on disait « chercher un nègre ». Tu t’étonnes que ce genre d’histoire étonne encore au Québec en 2021 ?

D. L. : Je ne veux pas parler comme ça, en catimini, du Québec. Le livre est sur les États-Unis. Dans Mongo comme dans Chronique de la dérive douce, je dis ce que je pense de cette situation. Comme je vis au Québec depuis plus de 40 ans, j’en parle avec plus de nuances. Je n’ai pas envie d’écrire tout un livre sur les États-Unis et de me retrouver dans un débat sur le racisme. Pour les gens qui souffrent du racisme, il y a le racisme. Si un Noir va dans n’importe quel pays où le taux de racisme est fort, il le saura dès la sortie de l’aéroport. Ce n’est pas une question de territoire. De plus en plus, les gens cherchent à savoir s’ils sont racistes au lieu de se préoccuper de ce que cela fait sur l’autre.

M. C. : Tu écris qu’un « mot prend son sens dans le lieu où il est dit ». Parlant de ce mot qui « n’a pas la même signification dans la bouche d’un raciste américain que dans celle d’un Haïtien », crois-tu qu’au Québec, lorsqu’on est blanc, on devrait l’utiliser avec circonspection ?

D. L. : On peut l’utiliser comme on veut, et on paie les conséquences. Moi-même, je sais que je vais payer des formules dans ce livre, eh bien, c’est comme ça ! On est responsable de ce qu’on dit. Les accusateurs doivent savoir aussi que ce qu’ils disent sera aussi analysé. C’est une époque où on passe constamment sous les cribles de censeurs. Je n’aimerais pas qu’on me tire sur un débat à propos de trois phrases alors que la discussion pourrait être si riche ailleurs. Il suffit aujourd’hui de prononcer le nom d’un pays ou d’une société pour qu’on ramène tout à soi. Ah, les anecdotes donnent lieu à des distractions.

Petit traité sur le racisme

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