Depuis 17 ans, Julien Neel raconte la jeunesse de Lou, de l’âge de raison à l’université. Attablé à un café d’Aix-en-Provence pour une entrevue téléphonique, juste avant le couvre-feu de 18 h, il discute genres, enfants-rois et anxiété à l’occasion de la sortie de Lou ! Sonata, alors que Lou est désormais une jeune adulte.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Après huit tomes de Lou, vous lancez une nouvelle série, Lou ! Sonata. Pourquoi ?

C’est une transition. Au début, je ne pensais parler que de l’adolescence de Lou. Mais à un certain point, j’avais encore des choses à raconter. J’avais le défi d’aborder une nouvelle époque avec l’âge de mon personnage et de mes lecteurs. J’étais un peu à l’étroit avec le format de 46 planches de la BD, alors j’ai recommencé avec une nouvelle pagination de 144 pages que j’ai inventée moi-même [qui s’apparente à un roman graphique]. C’était mieux adapté à l’histoire que j’avais à raconter.

Mieux adapté ?

Par exemple, avec la BD franco-belge, utiliser une double page pour calmer l’action, ça utilise beaucoup des pages qu’on a. Avec 144 pages, on peut pauser l’action, prendre une respiration, avec deux pages en silence.

  • Extrait de Lou ! Sonata, tome 1, de Julien Neel

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Extrait de Lou ! Sonata, tome 1, de Julien Neel

  • Extrait de Lou ! Sonata, tome 1, de Julien Neel

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    Extrait de Lou ! Sonata, tome 1, de Julien Neel

  • Extrait de Lou ! Sonata, tome 1, de Julien Neel

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    Extrait de Lou ! Sonata, tome 1, de Julien Neel

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    Extrait de Lou ! Sonata, tome 1, de Julien Neel

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Pourquoi Sonata ?

Chaque album de la trilogie est à la fois une BD et un album de musique, par le groupe Krystal Zealot. Ce sont des copains musiciens qui vivaient du live, alors ça les aide en temps de pandémie. Je les réunis et je leur donne des thèmes abordés dans ma structure. Ensuite, ils travaillent par petits ateliers de deux ou trois. Tout le monde est auteur-compositeur ; moi, je me suis limité à orchestrer tout ça. Il y a d’ailleurs une chanson sur le bar-tabac au pied de la cathédrale d’où je vous parle, où Lou a ses habitudes. On s’y retrouve tous les jours avec des copains pour prendre un verre avant le couvre-feu de 18 h.

Quelle était votre inspiration au départ pour Lou ?

J’ai grandi dans une famille monoparentale, j’ai été élevé par ma maman. Je voulais montrer qu’on peut vivre dans des schémas qui ne sont pas la famille atomique des années 1950.

Vous vous êtes incarné dans une jeune fille. On parle beaucoup de genre dernièrement.

Oui, c’est devenu actuel. Moi, mon truc, ç’a toujours été de ne pas me soucier du genre. Des fois, je suis la mère de Lou, des fois, je suis Lou. Je veux à tout prix éviter les clichés. Il y a longtemps, j’avais entendu Joann Sfar [Le chat du rabbin] expliquer sa façon de dessiner les femmes en les incarnant, non pas avec la vision d’un homme sur les femmes. Ç’a été une révélation.

Est-ce que votre mère est l’inspiration pour la mère de Lou, passionnée de jeux vidéo ?

C’est une somme de ma mère, de moi, de ma femme, de mon père. Sur le plan freudien, c’est très compliqué. Je pense qu’il y a beaucoup de moi dans la mère de Lou, le fait qu’elle soit auteure.

PHOTO ALAIN JOCARD, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le dessinateur français Julien Neel

On parle beaucoup du stress que créent la pandémie et le confinement chez les jeunes, du déficit social qui les mine. Qu’en pensez-vous, en temps que « père » de Lou ?

J’avais déjà travaillé le thème de la pandémie par anticipation, dans le tome 6 de Lou, L’âge de cristal. Pour moi, cette révolution était simplement le symbole de ce qu’allait connaître la jeunesse. Depuis toujours, l’humanité vit des périodes de transition qui font peur. C’est ma façon de dire aux jeunes : vous allez connaître des révolutions, des crises mondiales, mais vous allez dépasser ça. Ne vous laissez pas abattre, continuez à vivre. Je veux lutter contre le cynisme ambiant, le « c’était mieux avant », qu’on sert aux jeunes. Je sais qu’ils vont recréer un nouveau monde, social, équitable ou écolo, ou comme ils voudront.

Avez-vous eu, jeune, la possibilité de créer un nouveau monde ?

J’ai eu la chance d’avoir une famille extrêmement soutenante, un père et un grand-père dessinateur, une mère chanteuse, qui ont toujours encouragé ma créativité. Grâce à eux, j’ai réussi ma vie. Dès que je faisais un petit film, un truc sur du papier, ils disaient : « c’est super. »

Et que pensez-vous de l’anxiété que peut causer l’omniprésence des réseaux sociaux chez les adolescents ?

Les fameux cristaux du tome 6 supprimaient tous les réseaux sociaux, toute communication par téléphone portable. Je sais que ce qui est nouveau, comme les réseaux sociaux, fait peur. Mais on peut tomber dans la morale. Comme artiste, c’est formidable, on a des endroits pour montrer son travail à d’autres créateurs. Adolescent, je n’avais pas grand monde avec qui partager ma passion. Je n’ai pas vraiment d’avis sur l’impact que les réseaux sociaux auraient eu sur mon adolescence à part ça. Ma fille de 20 ans, Maïa, a eu, enfant, des pressions sociales dans la vraie vie, pas sur les réseaux sociaux. Elle a beaucoup souffert du regard des autres, parce qu’Aix, où nous vivons, est une ville d’apparence.

Que veut faire Maïa ?

Elle est dessinatrice. Mon fils Philéas, qui a 10 ans, veut faire des jeux vidéo.

Au Québec, on a récemment avancé que les jeunes d’aujourd’hui toléraient mal les difficultés parce qu’on les avait toujours protégés, parce qu’ils avaient été des enfants-rois.

Je suis peut-être un mauvais apôtre, mais pour moi, les enfants, il faut qu’ils soient rois. J’élève les miens en tant que tel, avec l’illusion d’être rois. Quand on dit que les milléniaux sont pourris gâtés, ça m’embête un peu, je trouve que c’est un peu triste. Au début de ma carrière, je ne connaissais pas de jeunes. Je craignais qu’ils soient tous des petits cons comme dans les télé-réalités, je m’étais donné pour mission d’élever un peu tout ça avec ma BD. Finalement, ils sont beaucoup plus intelligents que j’imaginais, beaucoup plus que moi.

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Lou ! Sonata, tome 1, de Julien Neel

Lou ! Sonata, Tome 1
Julien Neel
Glénat
144 pages
★★★