Il faut travailler fort pour entrer dans l’univers du 12e roman de Marie Ndiaye. L’auteure de Trois femmes puissantes (prix Goncourt 2009) ne nous fait pas de cadeau, c’est-à-dire qu’elle ne nous offre pas son texte sur un plateau d’argent. L’univers qu’elle a créé à Bordeaux n’est pas particulièrement attirant, à commencer par la météo rébarbative – un hiver gris, une lumière lugubre, un froid hyperboréen – qui sévit tout au long de son récit.

Publié le 14 févr. 2021
Nathalie Collard
Nathalie Collard La Presse

Les personnages sont tout aussi repoussants. Ils ne sont ni sympathiques ni attachants. À commencer par le personnage principal, MSusane. Célibataire sans enfant, elle a très peu d’amis, entretient une relation difficile avec ses parents et fait preuve d’une faible estime d’elle-même. Elle possède son propre cabinet d’avocat qui nous est décrit comme terne, sans envergure. C’est une femme qui, physiquement, est très mal dans sa peau et doute tout le temps. C’est d’ailleurs l’enchaînement de ses doutes qui compose la trame narrative du roman.

MSusane a une femme de ménage, Sharon. On comprend qu’elle est sans papiers. L’avocate aimerait l’aider, mais se heurte à un mur, à une fermeture de la part de cette Sharon énigmatique avec qui les échanges ne vont pas de soi. Les malentendus et les silences alimentent les malaises entre les deux femmes au point de susciter un inconfort physique. Ou est-ce une perception faussée de la part de MSusane, que la présence de Sharon sembler perturber ? On ne le sait pas vraiment.

Obsédée

Il y a aussi Gilles Principaux, un homme qui va déclencher une véritable spirale obsessive chez MSusane. Il fait irruption dans le bureau de l’avocate et lui demande de défendre sa femme accusée d’avoir tué leurs trois enfants. MSusane (on ne connaîtra jamais son prénom, on sait seulement qu’il commence par H), toujours empêtrée dans le doute, se demande pourquoi il vient la voir, elle, alors que visiblement, il aurait les moyens de s’offrir les services d’un grand avocat.

Elle devient donc obsédée par cet homme et par ce qu’il représente : une classe sociale, une certaine aisance, un clan. On apprend que lorsque MSusane avait 10 ans, elle a été invitée dans la maison des Principaux pour accompagner sa mère qui allait y accomplir des tâches domestiques. Elle s’est retrouvée dans la chambre de l’adolescent de la maison, seule avec lui. Que s’est-il passé au juste ? Dans son souvenir, c’est un évènement important qui l’a impressionnée et transformée. Le père de MSusane, lui, laisse entendre qu’il se serait passé quelque chose de plus grave. Quant à sa mère, elle ne se souvient de rien. Elle n’est même pas certaine que le nom de cette famille était Principaux.

MSusane tente de préciser ses impressions d’enfant, mais chaque fois qu’elle croit mettre le doigt sur la vérité, ses souvenirs se brouillent, s’éloignent.

Décalage de perceptions

Si Claude Chabrol était encore en vie, il aurait sans doute été intéressé par l’adaptation de ce roman qui contient plusieurs de ses ingrédients fétiches : une ville de région en France, des personnages un peu mystérieux, une situation énigmatique qu’on comprend plus ou moins et qui n’est pas vraiment résolue à la fin. Et un immense brouillard qui enveloppe le tout.

Existe-t-il « une » vérité ? Ou est-ce que chacun d’entre nous se raconte une histoire ? Quand Gilles Principaux et sa femme, Marlyne, accusée de matricide, racontent leur histoire à MSusane, leurs points de vue sont tellement opposés qu’on dirait qu’ils ne parlent pas de la même famille. Encore une fois, il y a un immense décalage entre la réalité et les perceptions, décalage sur lequel joue Marie NDiaye tout au long de ce roman que nous avons trouvé, nous l’avouons, exaspérant à la longue.

Cela dit, c’est une impression qui n’est pas partagée puisque La vengeance m’appartient a été salué par la critique française qui était tout simplement dithyrambique. Il arrive parfois que la chimie n’opère pas et c’est ce qui s’est malheureusement produit pour nous.

★★★
La vengeance m’appartient
Marie Ndiaye
Gallimard
240 pages