« Tout ce que j’écris parle de l’enfance. C’est la seule chose que je n’ai pas eue, c’est donc significatif pour moi. J’ai quelque chose à dire sur l’enfance. »

Pierre-Marc Durivage
Pierre-Marc Durivage La Presse

Dans Eul’blond, Bryan Perro ne parle pas de héros légendaires, de créatures mythologiques ou d’autres objets de fascination propres à la jeunesse. C’est plutôt sa propre enfance qu’il met en scène, une période de sa vie qui lui a été volée par un père qui carburait aux réussites sportives, les siennes, mais aussi celles projetées sur « Eul’blond », surnom qu’il donnait à son fils.

C’est à la suite de la mort inattendue de son père, André, en novembre dernier, que Bryan Perro a décidé de replonger dans ses souvenirs, exercice qu’il avait déjà tenté en écrivant sa plaquette Comment j’ai tué mon père, publiée en 2002, un an avant la sortie du Porteur de masques, premier tome de la série Amos Daragon. « Il s’agissait d’une amorce pour essayer de jaser avec mon père, pour avoir avec lui une conversation sur mon enfance, nous a confié l’auteur de Shawinigan. Bien que j’aie essayé, cette conversation n’a jamais eu lieu. Notre relation a commencé à se dégrader, ce n’était plus possible de discuter de ça après. »

En fait, les deux hommes ont évité tout contact au cours des 10 dernières années et ne se sont revus que lorsque le paternel, emporté par une infection à l’âge de 76 ans, était sur son lit de mort. Deux jours plus tard, Bryan a commencé à relire le petit livre qu’il avait rédigé presque 20 ans plus tôt.

Il fallait que j’aille plus loin. Je voulais le faire pour moi, mais je crois aussi que la démarche a une valeur de partage. Je pense aussi que c’est une bonne histoire, quelque chose de profondément humain.

Bryan Perro

Quelque chose d’humain qu’il représente toutefois à l’aide d’une allégorie animalière, comme dans son précédent essai. Élevé parmi les gnous, le jeune Bryan se prépare à vivre à 12 ans sa grande migration. Toutefois, son père, le grand gnou, ne l’avait pas préparé à vivre son premier marathon à un si jeune âge. Oui, Bryan Perro a vraiment franchi à 12 ans les 42 kilomètres du Marathon international de Montréal de 1980. C’est toutefois au demi-marathon qu’il était inscrit, mais comme personne ne l’attendait au 21kilomètre, il a décidé de continuer son improbable course.

« On comprend que c’était prémédité, mais c’était aussi complètement irresponsable de laisser aller un enfant dans une épreuve comme ça, s’emporte Bryan Perro, manifestement émotif au bout du fil. C’était complètement ahurissant, mais c’était mon rituel de passage. À la suite de ça, je suis devenu un homme, du moins c’est l’une des bases sur lesquelles j’ai bâti mon identité. Quand tu pognes le “mur” au 35kilomètre d’un marathon quand tu n’as que 12 ans, tu n’as plus peur de rien. »

Bryan Perro reconnaît aujourd’hui quelques bienfaits de l’entraînement quasi militaire auquel il a été soumis pendant sa jeunesse. « J’ai une discipline de fer, et c’est un avantage que j’ai utilisé tous les jours de ma vie, affirme l’écrivain qui est aussi metteur en scène, éditeur et libraire. Mais aurais-je voulu changer ça pour avoir une relation plus aimante et tendre avec mon père ? Sans doute… »

« Un peu de lumière »

Dans le livre, écrit dans une prose simple et fluide, on suit le jeune Bryan d’un kilomètre à l’autre, en l’accompagnant dans une réflexion qui permet de comprendre à quel point la relation qu’il entretenait avec son père était malsaine. L’intensité du ressentiment éprouvé par le jeune Bryan rend presque mal à l’aise – l’ambiance est toutefois habilement détendue par l’allégorie imaginée par Perro, qui transforme le parcours du marathon de Montréal en savane africaine.

Il est utile de comprendre la démarche de l’auteur pour bien faire la part des choses. « Ce sont les mots d’un homme 52 ans, mais ils expriment les émotions d’un enfant de 12 ans », explique l’auteur en faisant preuve d’une belle candeur.

J’essaie d’être authentique, c’est ce qui est le plus difficile. On entre dans mon intimité, je raconte mon histoire, dans les difficultés que j’ai eues comme enfant à vivre ces moments-là.

Bryan Perro

C’est à 18 ans, au retour d’un voyage au Portugal, que Bryan Perro finit par tenir tête à son père, après avoir poursuivi un entraînement soutenu pendant toute son adolescence. « Ce n’était tellement pas moi, je n’étais vraiment pas dans les bons souliers, avoue-t-il. À un moment donné, on prend son autonomie, ça ne vaut pas la peine d’hypothéquer l’ensemble de son existence pour une mauvaise étape. Y a des gens qui vivent bien pire, et c’est possible de se sortir de n’importe quoi, si on a conscience de qui on est. J’espère que les gens vont trouver un peu de lumière dans ce que j’ai écrit et peut-être l’associer à leur propre existence. »

« Cela dit, je ne prétends pas faire de la psychologie, conclut Bryan Perro. Je suis un auteur et j’ai voulu partager la complexité émotive que je ressens à 52 ans, en espérant en faire une bonne histoire ! »

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS ADA

Eul’blond, de Bryan Perro

Eul’blond, Bryan Perro, Éditions ADA, 274 pages.