Quand la vague de dénonciations a touché le milieu littéraire l’été dernier, l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) a été submergée de témoignages, assez pour mettre en place une cellule de crise. Après avoir mené une étude auprès de 444 de ses membres, l’UNEQ peut maintenant mettre des chiffres sur le phénomène. Le plus révélateur étant qu’une écrivaine sur trois aurait vécu du harcèlement. « Une femme ou personne issue des minorités de genre sur sept déclare avoir subi des attouchements dans le cadre de relations professionnelles, peut-on lire dans le communiqué de l’UNEQ. Plus d’une sur cinq a été victime d’intimidation et une sur trois a reçu des propos humiliants. »

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Même après avoir vécu la tempête au cours de l’été, le fait d’avoir ces données en main ébranle la présidente de l’UNEQ, Suzanne Aubry. « Évidemment, on parle d’une enquête-sondage, ce n’est pas scientifique, mais c’est quand même un échantillon représentatif de ce dont on parle. Et je peux vous dire aussi que cette étude confirme tous les appels reçus, de ce qui a déferlé dans notre bureau, au point que nous étions dépassés. Ça fait mal. J’ai encore la voix qui casse quand j’en parle. Je n’en revenais tout simplement pas. Je savais que ça pouvait exister, mais quand même, il y a une ampleur que je n’avais pas vue venir. »

Mais voilà qui va venir donner du poids au cheval de bataille de l’UNEQ : encadrer le milieu littéraire québécois. « Ça fait 30 ans que l’UNEQ se bat avec des clauses qui n’ont pas d’allure, dit-elle. Là-dessus, je n’étais pas surprise de voir que plus de 80 % des écrivains et écrivaines veulent avoir des recours comme les griefs, la médiation ou l’arbitrage, et des ententes collectives. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Suzanne Aubry, présidente de l’UNEQ

On est dans une situation où, comme il n’y a aucun encadrement, c’est le free for all. Ce ne sont pas tous les éditeurs qui ont de mauvaises pratiques, le problème, c’est qu’il y a toutes sortes de pratiques qui se sont instaurées et qui sont ancrées dans les mœurs depuis trop longtemps.

Suzanne Aubry, présidente de l’UNEQ

Suzanne Aubry souligne que les écrivains sont les rares artistes qui ne bénéficient pas de protection, au contraire de milieux comme ceux du cinéma ou de la télé. Ces derniers sont régis par la Loi sur le statut professionnel et les conditions d’engagement des artistes de la scène, du disque et du cinéma (LRQ, c. S-32.1), tandis que les écrivains sont régis par La loi sur le statut professionnel des artistes en arts visuels, des métiers d’art et de la littérature et sur leurs contrats avec les diffuseurs (LRQ, c. S-3201). Deux lois qui devraient être révisées dans un avenir rapproché, espère-t-on à l’UNEQ.

Pour bien nous faire comprendre la situation, elle se donne elle-même en exemple, étant à la fois scénariste et écrivaine. « Comme scénariste, il y a des conventions collectives qui existent avec tous les producteurs, je peux m’appuyer sur la force de ces ententes. Il y a des normes, tout est sur papier. J’ai cette protection, le droit à des griefs s’il y a un différend. Comme écrivaine, je n’ai rien du tout. Je peux demander conseil à l’UNEQ, mais c’est moi qui négocie seule avec l’éditeur et je n’ai pas la force de frappe que je pourrais avoir si je pouvais m’appuyer sur une entente collective. Pourquoi, comme écrivaine, je n’aurais pas les mêmes droits que comme scénariste ? Ça n’a pas de sens. »

Un terreau pour les abus

Nous avons compris l’été dernier que pas un milieu n’est épargné par les abus de pouvoir et les agressions, mais dans le cas du milieu littéraire, les écrivains et écrivaines sont particulièrement isolés et sans recours autre que judiciaire. Ce qui ouvre la porte encore plus facilement aux abus. Car le seul pouvoir de l’UNEQ est de conseiller les victimes finalement, de les diriger vers des ressources. À cela il faut ajouter que, comme il est difficile de vivre de sa plume, les écrivains et écrivaines travaillent souvent dans des maisons d’édition, des librairies ou des événements, ce qui en fait un milieu « poreux » et tissé serré, où l’on a peur de parler. Imaginons ce que ce doit être de négocier son premier contrat d’édition, par exemple, avec un éditeur comme Michel Brûlé, qui vient d’être reconnu coupable d’agression sexuelle…

L’étude de l’UNEQ dévoile que 41 % des répondants « estiment avoir ressenti au moins une fois le déséquilibre du rapport de force avec leur interlocuteur.trice avant et au moment de la négociation d’un contrat d’édition, 40,5 % dans des échanges privés ou publics, et 36 % lors d’événements littéraires ». Avec pour résultat que 31,5 des répondants affirment « qu’il est difficile voire impossible de considérer le milieu littéraire comme sain ». Pourcentage qui grimpe à 37 % « pour les femmes et les minorités de genre ayant moins de 10 ans de carrière ».

C’est bien beau de faire des programmes de sensibilisation et des recommandations, il faut autant, sinon plus, créer un environnement moins propice aux dérives. Suzanne Aubry salue l’initiative de l’ANEL (Association nationale des éditeurs de livres) d’avoir créé un comité, constitué de femmes remarquables selon elle, pour se pencher sur ces questions et travailler à la prévention. « Mais ça ne suffit pas », croit-elle.

Il faut en amont un encadrement solide, et des recours, si un problème se pose. Puisque les pratiques contractuelles ne sont pas encadrées, on peut dire que c’est une jungle, où il y a le meilleur comme le pire.

Suzanne Aubry, présidente de l’UNEQ

Selon elle, la deuxième loi sous laquelle est l’UNEQ est « absolument inadéquate, dysfonctionnelle et n’a absolument rien donné ». « Par exemple, la SARTEC qui représente les scénaristes, ou l’Union des artistes, tout le monde a pu négocier des ententes collectives avec les producteurs. Pour la deuxième loi, il n’y a aucune obligation. Combien d’ententes collectives ont été négociées pour les écrivains ? Zéro. Sous cette deuxième loi, il n’y avait pas d’obligation pour les éditeurs, qui n’ont jamais voulu s’asseoir à table avec nous pour négocier. Il faut que ça change maintenant. Ce mouvement-là est aussi un mouvement de mobilisation pour ce ne soit pas lettre morte. » Outre la révision des lois sur le statut de l’artiste, il y aura d’autres fronts, comme les clauses abusives dans les contrats, et la justice réparatrice, annonce l’UNEQ.

On le sait, le métier d’écrivain est l’un des plus solitaires. L’heure semble venue d’être solidaires.

« C’est ce qui me frappe le plus, note Suzanne Aubry. Comment on est isolée comme écrivaine, ce qui se double de ce déséquilibre du rapport de force. La situation est très sérieuse, c’est vraiment grave, et il faut que le gouvernement agisse. »