Karine Vanasse prête sa voix au livre audio Captive de Margaret Atwood, version française d’Alias Grace (prix Giller en 1996), offert depuis le 20 octobre sur la plateforme Audible. Il raconte l’histoire de Grace Marks, accusée de meurtre en 1843, dont le procès a nourri le feuilleton au Canada anglais. Discussion sur l’engagement féministe.

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Il me semble qu’il y a une adéquation entre ton engagement féministe et le fait de prêter ta voix à ce roman de Margaret Atwood. Est-ce que c’est ce qui t’a attirée dans ce projet ?

Quand Captive m’a été proposé, ça tombait très bien. Même si ça faisait des années que je rêvais de faire de la lecture de livres audio, la pandémie a fait en sorte que j’avais le temps de le faire. Ça m’interpellait beaucoup. Depuis Polytechnique, on m’associe, par la force des choses, davantage à une voix féministe que j’en suis moi-même consciente. Dans les dernières années, il y a des prises de parole qui me sont venues plus consciemment. Avec le temps, j’ai appris à avoir moins peur. À avoir le courage de nommer plus clairement certaines choses. En même temps, je suis contente que les projets avec lesquels je fais entendre cette voix féministe ne donnent pas l’impression que je le fais contre quelque chose. Le côté humaniste de mes positions féministes ressort tout le temps.

Il faut qu’on s’encourage, entre femmes, à dire des choses qui ne sont pas faciles à dire. Même quand on nous conseille de nous taire. T’as le droit de dire ce que tu penses, d’être qui tu veux être. En donnant une valeur à ta parole.

Karine Vanasse

Quand tu parles de ce qui n’est pas facile à dire et de ce que les femmes n’osent pas dire, par crainte d’en subir les conséquences, tu fais surtout référence à quoi ? Qu’est-ce que tu te permets de dire aujourd’hui que tu ne te permettais pas il y a 10 ans ?

Avec une amie psychologue, on a mis en place un Cercle de femmes pendant la pandémie. Ce qui ressort beaucoup des discussions, c’est à quel point nommer nos limites est difficile. Même entre nous. Dire non, c’est se respecter. Dire non, ce n’est pas refuser de collaborer, mais dire que sa limite est atteinte. Ça, c’est difficile.

La crainte de déplaire en disant non ?

La crainte de ne pas avoir le droit de dire non. Parce que dire non signifierait qu’on est fermée. On essaie toujours de s’organiser et de s’adapter, mais il faut savoir nommer ses limites. Dans toutes les vagues de dénonciations, c’est une des choses qui est mise de l’avant. Savoir reconnaître ses limites. Ce n’est pas une façon de blâmer les victimes, au contraire, mais de constater que ça ne fait pas partie de nos réflexes de se donner ce droit-là, individuellement et collectivement. On se rend compte qu’on ne connaît pas les codes des relations de pouvoir et d’abus de pouvoir. On a de la difficulté à reconnaître les signes précurseurs lorsqu’on est manipulée ou contrôlée dans des relations malsaines ou toxiques. La documentariste Nathalie Roy en parle dans son excellente série La loi du plus fort [sur Tou.tv]. Captive, c’est aussi ça. Autant avec The Handmaid’s Tale, on se projetait dans l’avenir, autant avec Captive, on retourne dans le passé. Quelle est la place qu’on accordait à la voix de cette femme pendant son procès, à la vision des hommes sur elle, à toute la question de l’hystérie ? Je lisais des passages du livre et je me disais qu’on traînait encore les traces de cette époque. Parfois, on se demande pourquoi la voix des femmes ne porte pas plus. Il n’y a pas si longtemps, on n’avait pas de voix ! Et prendre la parole coûtait cher.

Un récit comme Captive rappelle à quel point on a tendance à croire que le féminisme est un mouvement récent, qui date du siècle dernier, alors que la parole féministe a toujours tenté d’être entendue. Différentes formes de féminisme ont existé et tenté d’éclore dans des terreaux très hostiles. Captive nous le rappelle. La lutte des femmes à une époque où elles étaient souvent traitées comme des esclaves.

À toutes les époques, il y a des divisions entre les femmes : entre la servante et la femme de l’employeur dans Captive, d’autres manières aujourd’hui. Quelle parole on accorde et quels droits on reconnaît aux femmes qui nous entourent, selon notre statut social ? Les considère-t-on comme nos égales ? Il y a une conscientisation qui se passe dans les groupes de femmes en ce moment. On l’a vu avec Black Lives Matter et avec ce qui se passe dans les communautés autochtones. Est-ce qu’on laisse ces femmes se débattre toutes seules avec les défis qui sont présents dans leurs vies, mais pas dans nos propres réalités ? Sommes-nous touchées par ce qu’elles vivent ? Que fait-on pour leur tendre la main réellement ? À quel point, même comme femme, a-t-on l’impression de l’avoir échappé belle en ne perdant pas la place qu’on a réussi à obtenir ? Il en est question dans Captive.

On dit que c’est l’autre versant de La servante écarlate. Grace Marks est un autre type de servante, qui a bien existé, sous le joug masculin. La thématique commune des deux romans, finalement, c’est la servitude des femmes.

Le problème et la difficulté sont là. Une fois dans cette servitude, une fois inculqué que ta position comme femme se trouve là dans tes rapports avec les autres, la possibilité de te questionner réellement et de te positionner sur ce à quoi tu as le droit de dire non est presque inexistante. La peur et la terreur de te sentir à la merci des comportements de l’autre sont justifiées et le courage nécessaire pour t’en extirper est immense. Et même là… seras-tu crue ? Dans le cas de Grace Marks, la voix des hommes et leur perception de la situation sont ce qui guide l’opinion qu’on se fait d’elle et des évènements. Le lecteur lui-même est par la suite amené à tirer ses propres conclusions sur cette histoire. Et les liens vers le monde dans lequel nous vivons se font naturellement.

Tu parlais de Polytechnique au début de l’entrevue. On s’est rencontrés à la sortie du film [dont elle était à la fois la productrice et l’actrice principale], en 2009. Grâce à Polytechnique, on t’a associée à une forme d’engagement féministe. Quel regard tu poses sur ton parcours, 10 ans plus tard ?

Polytechnique, d’instinct, cherchait à aller plus loin dans la discussion. L’expérience que j’ai est celle d’une femme, ce qui me positionne déjà, d’une certaine façon.

En toute honnêteté, je ne trouve pas encore que j’ose tout dire. Je le fais de plus en plus, en particulier sur Instagram. Mais j’y vais du bout des doigts. Il me reste encore des croûtes à manger.

Karine Vanasse

La peur s’estompe de plus en plus d’oser dire le fond de ma pensée. Sur certains sujets, je trouve que je ne suis pas assez informée. Où est-ce que je veux aller avec mon engagement citoyen ? Sur quel sujet j’ose me mouiller ? J’aimerais pouvoir développer ma pensée plus clairement, apprendre, être bousculée, dérangée, en faisant partie de la conversation. C’est facile de se dire qu’il faut seulement s’exprimer quand son opinion est claire. Mais la réalité, c’est plus souvent qu’on formule une opinion sans tout connaître et que les angles qui nous manquent viennent des échanges avec les autres. C’est surtout ça qui m’intéresse. Je suis fière de Polytechnique, du film de Denis [Villeneuve], de ce film qu’on a fait ensemble alors que j’étais au début de la vingtaine. J’ai fait la narration d’un documentaire [Polytechnique : ce qu’il reste du 6 décembre] l’an dernier et je me suis rendu compte qu’on aurait pu aller ailleurs, explorer d’autres avenues. Quand on exprime sa pensée, elle n’a pas besoin d’être complète. Au moins, on fait un pas vers l’avant. Sinon, elle reste figée et n’évolue pas.