Contrairement au cinéaste Denys Arcand, Mathieu Bélisle ne croit pas que l’empire américain soit en déclin, il serait plutôt en train de se métamorphoser. Il en fait une brillante démonstration dans son second essai, L’empire invisible. Entrevue.

Nathalie Collard
Nathalie Collard La Presse

Professeur de littérature au collège Jean-de-Brébeuf et membre du comité de rédaction de la revue L’inconvénient, Mathieu Bélisle avait frappé un grand coup en 2017 avec son premier essai, Bienvenue au pays de la vie ordinaire, dans lequel il jetait un regard neuf et original sur la culture québécoise.

Le dernier chapitre de ce livre s’intitulait « La littérature québécoise et le devenir-américain de l’humanité ». On ne le savait pas encore, mais c’était la prémisse de son second essai, qui vient d’arriver en librairie.

Pourquoi écrire sur les États-Unis à ce moment-ci ? Bien sûr, il y a l’élection présidentielle qui s’en vient.

Mais L’empire invisible n’est pas un livre pour comprendre la politique américaine, c’est un essai littéraire qui tente d’expliquer en quoi cet empire toujours plus puissant a imprégné nos vies jusqu’au plus profond de nos êtres. « Je trouve qu’au Québec, nous sommes dans une position privilégiée, dans l’arrière-cour des États-Unis, mais en même temps intégrés, soumet l’auteur. On est les mieux placés pour voir ce qui est en train de se passer. »

Inspiré entre autres par un séjour d’études à Chicago en 2008, Mathieu Bélisle a donc plongé dans le ventre de la bête pour tenter de la comprendre de l’intérieur.

Une vision du futur

Au début de L’empire invisible, Mathieu Bélisle raconte une anecdote qui s’est produite en 2008. Déambulant dans les rues de Chicago, il arrive devant un chantier où on érige un nouveau gratte-ciel. Autour, il remarque des affiches à l’effigie de Barack Obama, avec l’inscription « Yes we can », abîmées par les intempéries. Puis il découvre que la tour somptueuse qui est en train de s’élever vers le ciel, et qu’on annonce comme la deuxième de Chicago pour la hauteur, a un nom : la Trump Tower ! On peut presque parler d’une vision.

Beaucoup voient dans l’élection de Trump un des signes du déclin (ou de l’Apocalypse !), mais Mathieu Bélisle, lui, croit qu’il faut remonter au 11 septembre 2001 pour mettre le doigt sur LE moment, le point de bascule à partir duquel l’empire américain a commencé non pas à décliner, mais à se transformer. C’est à partir des attentats terroristes, selon lui, que notre façon d’envisager le pouvoir a changé et que sont nés plusieurs phénomènes qu’on observe aujourd’hui, comme les fameuses théories du complot.

« Le 11-Septembre me fascine, avoue-t-il. Pas de manière malsaine, mais parce que je trouve que c’est à partir de ce moment-là, avec les mensonges entourant la guerre en Irak, qu’on s’est mis à envisager le pouvoir avec des cachettes partout. »

Les complotistes ont repris les mêmes méthodes que le gouvernement américain : on identifie un complot et ensuite on rassemble des preuves disparates pour prouver son point.

Mathieu Bélisle

Les GAFAM sont parmi nous

On aurait pu croire que des cendres des tours jumelles aurait émergé une nouvelle puissance politique vengeresse encore plus redoutable, mais les choses ne se sont pas passées ainsi. L’empire s’est dématérialisé. La nouvelle entité — les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) — a étendu ses tentacules partout, de manière invisible, jusque dans nos foyers. Et dans nos têtes. Le pouvoir ne serait donc plus à Washington, mais plutôt du côté de Palo Alto ?

« C’est une question intéressante, mais rappelons-nous ce comité sénatorial de juillet dernier, note l’auteur. Les États-Unis demeurent tout de même la seule entité politique qui a les moyens de convoquer les cinq grands patrons des GAFAM en même temps et ils vont tous se déplacer. »

Mais alors, quel est le lien entre le 11-Septembre et l’émergence de ce nouvel empire invisible ?

On est dans un monde de plus en plus fantomatique. Pour moi, les deux tours lumineuses qui ont remplacé le World Trade Center [et qui se retrouvent en couverture de son essai] sont une métaphore de la dématérialisation que nous vivons.

Mathieu Bélisle

La culture américaine comme référence

En puisant dans l’histoire et dans la culture populaire, Mathieu Bélisle illustre avec brio comment cet empire invisible influence nos vies, notre rapport au monde, notre mémoire, notre culture.

Il montre — exemples à l’appui — combien Hollywood est une formidable machine à « réécrire » l’histoire et à influencer nos perceptions.

Il affirme aussi que c’est le capitalisme à l’américaine — et l’industrie du porno basée sur la satisfaction immédiate de nos désirs — qui a créé des prédateurs comme Harvey Weinstein.

L’empire invisible n’est pas une charge antiaméricaine, mais cela n’empêche pas l’intellectuel de s’inquiéter de l’omniprésence de la culture de nos voisins du Sud qui serait devenue la seule référence, selon lui, pour les jeunes à qui il enseigne.

« Je ne veux pas passer pour un nostalgique de la Boîte Noire [le club vidéo], mais je le suis quand même un peu, dit-il en riant. Aujourd’hui, quand je regarde un film espagnol sur Netflix, j’ai l’impression qu’on me sert une recette. Il y a une formule, des codes. »

L’Amérique est devenue davantage une identité qu’une idéologie, selon Mathieu Bélisle, mais il est le premier à reconnaître qu’elle n’a jamais perdu son pouvoir d’attraction.

Lui aussi est fasciné par notre puissant voisin. Un peu à la manière du funambule Philippe Petit qui a marché sur un câble tendu entre les deux tours du World Trade Center en 1974 (un exploit magnifiquement raconté dans le livre), l’essayiste aimerait être celui qui fait le pont.

« Le Québec peut encore se positionner et tirer son épingle du jeu », souligne-t-il. D’où la motivation pour écrire ce livre, en « marchant sur la ligne », pour reprendre les mots de l’essayiste Pierre Vadeboncœur.

« On a toujours dit qu’au Québec, on a de la misère à voir large, qu’on est prisonniers du petit contexte, remarque Mathieu Bélisle. J’avais envie de me lancer ce défi. Ce n’est pas vrai qu’il faut attendre de devenir un pays pour parler du monde. »

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

L’empire invisible — Essai sur la métamorphose de l’Amérique, de Mathieu Bélisle

L’empire invisible — Essai sur la métamorphose de l’Amérique. Mathieu Bélisle. Leméac. 213 pages.