Au milieu des années 2010, Deborah Levy a publié deux essais sur son parcours de femme et d’écrivaine. Ces deux textes sont enfin traduits en français, l’occasion de découvrir une voix féminine unique du monde littéraire anglo-saxon.

Nathalie Collard
Nathalie Collard La Presse

Romancière, dramaturge, poète, Deborah Levy est une plume qui compte chez les anglophones. Ses pièces de théâtre ont été montées par la Shakespeare Royal Company et ses romans ont souvent été finalistes pour le prestigieux prix littéraire Booker.

Au milieu des années 2010, à quatre ans d’intervalle, elle a publié deux superbes essais autobiographiques (qu’elle a qualifiés de living autobiography) dans lesquels elle réfléchit sur sa vie d’écrivaine, de femme et de mère.

Ces deux textes — Things I Don’t Want to Know et The Cost of Living — viennent de paraître en français aux Éditions du sous-sol. Et ils valent absolument le détour.

Dans le premier essai qui se veut, explique-t-elle, une réponse au texte de George Orwell Why I Write, Levy raconte d’où elle vient. Fille d’un militant antiapartheid membre de l’ANC, elle va vivre quelque temps chez sa marraine lorsque son père est arrêté et emprisonné. Il sera absent quatre ans. Pour combattre l’anxiété, la petite Deborah lit et écrit. Et observe la fille de sa marraine, Melissa, « une Barbie en chair et en os », écrit-elle. Melissa sera contre toute attente un des modèles féminins marquants de sa jeunesse.

Lorsque le père de Deborah Levy est libéré, la famille déménage en Angleterre, mais ses parents se séparent peu de temps après.

Le modèle de la famille unie sera pour la jeune Deborah un autre objectif à atteindre pour être cette femme parfaite qu’elle imagine vouloir devenir. Dans ce texte, l’écrivaine revient donc sur ce qui l’a construite — les modèles, les pressions de la société, ce qu’on s’imagine que doit être une femme…

Dans le second essai, Deborah est à l’aube de la cinquantaine. Son beau rêve de famille parfaite vient d’éclater. Elle est divorcée, se remet d’une grave dépression. Elle « refait » sa vie dans un appartement plus ou moins confortable, avec ses deux filles et son clavier.

Elle dont toute la vie a été consacrée à tout concilier, quitte à s’oublier, tente de reconstruire un foyer pour elle et ses filles.

Et surtout, elle se questionne sur sa véritable identité. Qui suis-je quand je ne fais pas passer les besoins des autres avant les miens ? Une question que bien des femmes se posent.

Dans le cas de Deborah Levy, c’est l’éternel déchirement entre la maternité et l’écriture. Une amie bienveillante lui prête un cabanon, « une chambre à soi » pour qu’elle puisse écrire en paix. Sa réflexion s’abreuve aux textes des écrivaines qui l’inspirent et qui ont elles aussi réfléchi à la question : Duras, Beauvoir, Woolf (bien sûr), ainsi que Ferrante et Dickinson.

D’autres auteures contemporaines de Levy ont abordé cette question dans les dernières années : on pense tout de suite à Elena Ferrante et à Rachel Cusk et on les imagine toutes les trois discutant de féminisme et d’écriture autour d’une tasse de thé. Fantasme…

Comme Cusk dans sa trilogie (The Outline Trilogy), Deborah Levy mêle habilement vie personnelle et réflexions profondes.

Les textes de Levy sont faits de souvenirs entrecroisés, d’anecdotes, de vignettes du quotidien, de rencontres fortuites. La poète n’est pas loin (le style est magnifique), la dramaturge non plus. La mise en scène de chaque scène est parfaite. On ne fait pas que les lire, on les voit.

Les deux livres — qui figurent sur la seconde liste des finalistes du prix Femina — forment un témoignage inspirant et un véritable plaidoyer en faveur de la liberté au féminin. La bonne nouvelle, c’est qu’il s’agit d’une trilogie. On attend le troisième essai avec impatience.

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DU SOUS-SOL

Le coût de la vie, de Deborah Levy

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DU SOUS-SOL

Ce que je ne veux pas savoir, de Deborah Levy

Ce que je ne veux pas savoir

Deborah Levy, traduit de l’anglais par Céline Leroy

Éditions du sous-sol

136 pages

Le coût de la vie

Deborah Levy, traduit de l’anglais par Céline Leroy

Éditions du sous-sol

158 pages