Résister, c’est créer – et oser assister à un spectacle –, même en temps de pandémie, juge Olivier Kemeid. D’où ce Cabaret de la résistance monté pour lancer le Festival international de la littérature et présenté ce vendredi soir.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

« Ça me semblait impensable, quand on a eu le droit de faire ce qu’on faisait avant, de me dire juste : “the show must go on”. Je ne voulais pas faire comme si rien ne s’était passé, mais je ne voulais pas non plus faire un spectacle sur la pandémie », résume Olivier Kemeid, directeur artistique du Quat’Sous. Il a imaginé, avec Michelle Corbeil, un Cabaret de la résistance qui, sans perdre de vue le virus qui change nos vies, n’oublie pas les formes d’oppression – sexuelle, raciale, sociale, etc. – qui continuent d’exister. Parole à quatre des « résistants ».

Mounia Zahzam, comédienne

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LAPRESSE

Mounia Zahram

« La pandémie nous a forcés à nous questionner sur la manière dont on veut vivre, comment on rêve le futur, ce qui a sa place ou pas. Sur comment on va résister, juge-t-elle. J’ai envie de résister dans l’ouverture, dans le dialogue. »

Elle a choisi un texte de l’écrivain Amin Maalouf, dont l’œuvre s’appuie sur l’idée de bâtir des ponts entre les cultures et les gens. Ce qu’il réaffirme dans son essai Les identités meurtrières, où il souligne notamment que de réfuter sa part française ou libanaise serait s’amputer d’une partie de lui-même.

Mounia Zahzam s’est reconnue dans ce texte. Elle se considère québécoise, algérienne, femme, artiste, berbère, francophone, et ne croit pas que les gens soient des blocs monolithiques. « L’identité évolue, elle devient plurielle, constate-t-elle. C’est correct et important qu’elle le devienne. »

Extrait :

Respecter quelqu’un, respecter son histoire, c’est considérer qu’il appartient à la même humanité, et non à une humanité différente, à une humanité au rabais.

Extrait des Identités meurtrières, d’Amin Maalouf

Evelyne de la Chenelière, dramaturge et comédienne

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Evelyne de la Chenelière

Evelyne de la Chenelière l’admet : le mot « résistance » ne témoigne pas intimement de son état d’esprit depuis le début de ce temps nouveau que nous subissons depuis le mois de mars. Son regard a tout de même changé. Elle est habitée par le vide qui s’est créé dans nos relations sociales, dans l’espace qui s’est créé entre les êtres. Sa manière de résister, si on peut dire, c’est de chercher comment le combler.

« J’avais envie de réfléchir à ça pour retourner cette perception de cet espace qui nous sépare en un espace à investir, qui potentiellement pourrait participer à un renouvellement du regard qu’on pose les uns sur les autres, expose-t-elle. À un renouvellement de l’égard et de la considération des gens qui étaient soit invisibles à nos yeux soit inconsidérés. »

Extrait :

[…] Dans cet espace entre nous, qui est devenu plus grand, mais aussi plus épais, peut-être parce qu’investi par quelque chose, comme notre soif de l’autre, notre désir de l’autre ; un espace chargé de ce qui nous tend vers l’autre, l’espace du besoin fou de l’autre, je ne sais pas, j’aime le croire, et je me demande de quoi est fait cet intervalle, transparent et diaphane, entre nous.

Extrait d’un texte inédit d’Evelyne De La Chenelière

Olivier Kemeid, directeur artistique du Quat’Sous

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Olivier Kemeid

« La résistance dans laquelle nous sommes malgré nous face à un ennemi commun implique, selon moi, une solidarité assez grande – j’aimerais qu’elle dépasse bien des clivages, notamment politiques – et c’est assez rare dans l’histoire qu’on soit confronté à un seul et même problème », constate Olivier Kemeid.

Il a choisi de mettre en valeur un texte d’Alain Farah, car il aborde de front ce qu’on vient de vivre : le « grand » confinement. « Je trouvais fabuleuse sa manière de réfléchir sur le temps, celui qui s’est arrêté, explique-t-il. Alain a la subtilité d’en voir les forces, parce que ce temps d’arrêt a aussi fait du bien à de nombreuses personnes, et les conséquences néfastes, mortelles. Il n’est pas clivant, il essaie de comprendre. »

Extrait :

Une pandémie n’est pas tout à fait une guerre, une guerre n’est pas tout à fait une explosion de 1200 kilos de nitrate d’ammonium, mais ces évènements appartiennent à une dimension de l’histoire à laquelle nous ne sommes pas habitués, peut-être parce qu’elle nous place dans un rapport au temps qui est souffrant et difficile. Un rapport au temps que nous n’avons pas encore connu, une expérience temporelle d’un temps que nous ne contrôlons pas (quelle illusion de penser le contrôler de toute manière).

Extrait du Temps perdu, texte inédit d’Alain Farah

Jérémie Niel, metteur en scène et codirecteur du FIL

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Jérémie Niel

Comme artiste, Jérémie Niel cherche à échapper au quotidien, à transcender ce que nos vies ont de trop matériel, de trop concret, pour du sacré et de la poésie. Résister, c’est donc pour lui affirmer de manière encore plus forte ce besoin d’échapper non seulement à l’enfermement physique, mais aussi à celui, psychologique, d’un quotidien trop contraignant.

Il a voulu mettre de l’avant un texte « ouvert » qu’on peut appliquer autant aux idées qu’à nos vies personnelles. « C’est un texte qui porte un élan intime, une parole qui vient de l’intérieur et qui est violemment amenée à l’extérieur sur laquelle peuvent se construire des tas de résistances différentes : politiques, intimes, émotionnelles, artistiques, juge-t-il. C’est un chant pour la liberté artistique aussi, pour l’imaginaire. »

Extrait :

Il veut se libérer, tenter d’écarter les murs, mais il a été crispé ici par eux, et il reste ici dans cette crispation, dans cette contrainte, et il n’y a rien d’autre à faire à part hurler, et maintenant et pour toujours il ne sera rien à part sa propre crispation et son propre hurlement, tout ce qu’il a été n’est plus, tout ce qu’il aurait pu être ne sera pas, comme si pour lui il n’est même pas une chose qui soit.

Extrait d’Animalinside, de Laszlo Krasznahorkai

Cabaret de la résistance, vendredi, 19 h et 22 h, au Quat’Sous

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