Comment s’ouvrir à la diversité ? C’est la question que se posent beaucoup de gens au sein du milieu littéraire québécois. Des initiatives ont été mises sur pied au cours des derniers mois pour imaginer un monde moins blanc et plus représentatif de la société québécoise. Le message est clair : assez des bonnes intentions, il est temps de passer à l’action.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Impossible de ne pas le noter : l’absence de diversité chez les auteurs de la rentrée littéraire de l’automne au Québec est frappante. Mais une fois qu’on a dit ça, que peut faire le milieu pour changer ?

Rodney Saint-Éloi en connaît un brin sur la question. Il est un peu la bonne conscience du milieu littéraire québécois en matière de diversité. Sa maison d’édition, Mémoire d’encrier, fondée il y a 17 ans, est reconnue pour publier la littérature du monde ainsi que plusieurs auteurs autochtones.

Son constat est sévère.

Il y a un manque absolu de diversité, une absence d’altérité dans le milieu littéraire.

Rodney Saint-Éloi

Selon lui, l’impossibilité de faire un pays a enfermé le Québec. « On ne participe pas à la littérature mondiale, il y a d’autres vies, d’autres terres, mais on reste centrés sur notre nombril. On n’a pas une vision québécoise de l’Afrique, par exemple. Or, la fonction de la littérature, c’est de comprendre le monde. »

Rodney Saint-Éloi ne croit pas une seule seconde que le public québécois n’est pas prêt à s’ouvrir aux auteurs de la diversité. « La littérature, c’est une question d’humanité », observe celui qui s’apprête à publier le roman Quand il fait triste Bertha chante, chez Québec Amérique, à la mi-octobre. « Il faut éduquer, insiste-t-il. Ça commence à l’école et dans les familles. Le rôle de la littérature est fondamental, car c’est ce qui construit l’imaginaire. »

Une petite révolution

« La diversité, il y en a un peu, mais elle n’est pas assez mise de l’avant », croit pour sa part Nicholas Dawson, auteur et directeur de la collection Poèmes chez Tryptique. Chargé de cours en études littéraires à l’UQAM, il estime qu’on en parle davantage.

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L’auteur et éditeur Nicholas Dawson croit qu’il faudra une petite révolution pour faire plus de place à la diversité dans le monde littéraire québécois.

Selon lui, il n’est pas suffisant de se dire « pour la diversité » ou « contre le racisme ». Le milieu littéraire doit s’engager dans une lutte antiraciste. « Il y a beaucoup de capital symbolique à se faire sur le dos des personnes racisées, souligne celui qui siège aussi au comité de rédaction de la revue Mœbius. Si les structures demeurent les mêmes, comment les choses peuvent-elles changer ? Il faut une petite révolution. Il faut mettre des personnes racisées, avec des réseaux différents des réseaux traditionnels, en position de pouvoir. Et il faut qu’elles se sentent en sécurité pour s’exprimer. Ça demande de l’ouverture et de l’écoute. »

Les éditeurs en mode écoute

Justement, le 11 août dernier, au parc Baldwin, un petit groupe de gens du milieu littéraire s’était réuni pour discuter de diversité. Quatre éditeurs étaient présents pour écouter des auteurs de la diversité leur faire part de leur point de vue. La rencontre avait été organisée par Marc-André Audet, de la maison d’édition Les Malins, qui siège aussi au C.A. de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), et Gabriella Kinté, propriétaire de la librairie Racines. L’objectif ? Cerner les problèmes, trouver des solutions. « Je les sentais sur leurs gardes et je les comprends, affirme Marc-André Audet, qui dit réfléchir à la question depuis de nombreuses années. Peut-être qu’ils ont pensé : encore une patente à gosses de Blancs [rires] ! Personnellement, j’ai beaucoup appris de cette rencontre. On a parlé de la difficulté des jeunes auteurs racisés à se projeter dans le monde littéraire quand tout le monde — auteurs, personnages et éditeurs — est blanc. Il faut travailler en amont, en littérature jeunesse notamment. »

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Marc-André Audet, éditeur et propriétaire de la maison d’édition Les Malins

Plusieurs solutions ont été proposées, dont celle de lancer un appel à tous, un peu à la manière de Netflix au Québec, pour recevoir des manuscrits d’auteurs racisés. « Il faut aller à leur rencontre dans d’autres milieux, sur d’autres plateformes, lance M. Audet. C’est vraiment un enjeu pour les prochaines années et, à l’ANEL, tout le monde en est conscient. »

Une nouvelle maison d’édition

On peut changer le milieu de l’intérieur. On peut aussi prendre le taureau par les cornes, comme l’a fait Madioula Kébé-Kamara en fondant sa propre maison d’édition. Sa campagne d’autofinancement sur GoFundMe a été un véritable succès qui l’a surprise et ravie. La maison Diverses Syllabes devrait publier son premier titre d’ici l’été 2021. « Des livres, insiste l’éditrice, qui seront une opportunité de dialogue entre les minorités et la majorité. »

« Les gens veulent des regards, des voix différentes », ajoute Madioula Kébé-Kamara, qui a mené une carrière dans le milieu bancaire en France avant de retourner étudier en littérature à l’UQAM.

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Madioula Kébé-Kamara, fondatrice de la maison d’édition Diverses Syllabes.

Les personnes racisées se mettent elles-mêmes des barrières en se disant : ce n’est pas pour moi. Il faut qu’elles aient des modèles, des opportunités, car on ne les invite pas, on ne pense pas à elles. Mémoire d’encrier ne peut pas tout faire !

Madioula Kébé-Kamara, fondatrice de la maison d’édition Diverses Syllabes

Diverses Syllabes, qui prévoit de publier environ trois ouvrages par année, fera une grande place aux diversités raciales et sexuelles. « Pas juste dans les manuscrits que nous allons publier, explique sa fondatrice, mais également chez les personnes que nous allons embaucher. »

Une grande responsabilité

On le voit, le milieu littéraire est en mode réflexion. Et parmi les gens qui font de la diversité leur cheval de bataille, il y a l’autrice et éditrice Mélikah Abdelmoumen. Elle siège entre autres au nouveau comité Diversité et inclusion créé par le Salon du livre de Montréal pour réfléchir à un évènement plus inclusif.

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Mélikah Abdelmoumen, autrice et éditrice chez VLB

On parle de toutes les diversités, y compris la diversité économique. Comment faire en sorte que le Salon soit intéressant autant pour les gens qui ont peu de moyens financiers que pour ceux qui ont des enjeux de mobilité.

Mélikah Abdelmoumen, autrice et éditrice chez VLB

Le comité a tenu sa première rencontre la semaine dernière et soumettra à terme une série de recommandations. En plus de son travail d’éditrice chez VLB, Mélikah Abdelmoumen siège au comité pour un milieu de l’édition sans violences sexuelles ni harcèlement, et s’implique dans un programme de mentorat auprès de jeunes auteurs de la diversité avec Rodney Saint-Éloi.

« Je prends beaucoup la parole publiquement en souhaitant que les auteurs viennent à moi, dit-elle. Je vais également signer une nouvelle chronique dans le magazine Lettres québécoises dans laquelle j’aborderai entre autres les questions d’identité. J’aimerais ne pas avoir l’étiquette “diversité”, mais il y a encore un travail d’éducation à faire pour que les choses changent. »