Dans Jenny Sauro, Marc Séguin imagine une femme au destin tragique qui vit à North Station, petit village où tout le monde se connaît. Une histoire fantastique au cœur de laquelle se trouve une réflexion sur la famille, sur les liens qu’on entretient avec la nature et sur la quête de sens. Nous avons rencontré l’auteur chez lui, à Hemmingford, avant le début du confinement.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Le quatrième roman de Marc Séguin aurait pu s’intituler La légende de Jenny Sauro. Car il y a de toute évidence quelque chose qui tient de la légende ou du conte dans la structure romanesque imaginée par l’auteur. À commencer par ce narrateur qui nous guide à travers l’histoire de Jenny, jeune femme un peu mystérieuse dont la vie se termine tragiquement en voulant sauver son fils des eaux glacées.

Marc Séguin dit s’être inspiré d’un fait divers pour construire son récit. Il y a ajouté un revirement spectaculaire qui lui donne des allures de conte fantastique. « Je pense qu’on a besoin d’un peu de magie, affirme le prolifique artiste. Le narrateur, c’est comme dans Amélie Poulain, quelqu’un qui dit : “Je suis en train de vous raconter ce qui est en train de se passer.” Je trouve que c’est une distance le fun dans une narration. »

Il est toutefois conscient que la glace sur laquelle il entraîne le lecteur est très fine. « Tu ne peux pas mentir au lecteur, reconnaît-il. Tu ne peux pas l’emmener en bateau avec cette magie-là. Je trouvais que la formule de la narration dans une forme qui s’apparente à la fable se prêtait bien à ce que je voulais raconter. »

Un point de vue de femme

Jenny Sauro est une femme taciturne et assez secrète. C’est à travers les yeux de ceux et celles qui ont croisé sa route au fil des ans que les contours de sa personnalité se précisent, qu’on la découvre un peu plus : son père, sa meilleure amie, un ex-amoureux, un fidèle client qui fréquentait le resto où elle travaillait comme serveuse… Chacun a sa vision de la jeune femme et son personnage se construit peu à peu, comme une légende.

Pourquoi Marc Séguin a-t-il choisi une femme comme personnage principal ?

J’arrive à dire plus avec un personnage de femme. Je ne pense pas que j’aie grand-chose à apprendre aux gens si je parle en gars de choses de gars. Mais si je suis un gars qui fait penser et réfléchir et parler une femme, je rapproche deux fossés, deux choses qu’on oppose. Ça me permet de parler d’autre chose, du sentiment maternel, par exemple.

Marc Séguin

Le peintre dit que sa Jenny Sauro lui ressemble : « Il y a un fond de ce que je suis, assure-t-il. Elle est mère d’une petit garçon et, comme elle, je suis sensible au fait qu’il y aura un détachement des enfants un jour. J’aime toucher mes enfants, j’aime leur peau, et bientôt ce sera fini. Ils vieillissent et un jour, la petite enfance ne fera plus partie de ma vie. J’avais aussi envie de me demander : quels sont les liens les plus forts dans le monde qui nous entoure ? Je voulais qu’il y ait cette relation d’une mère avec son fils, mais aussi celle d’un père avec sa fille. Est-ce que tout ça se résout ? Ça se peut ? Je voulais explorer ça. Je pense que les femmes parlent plus de leurs sentiments, que les canaux sont mieux branchés sur les mots, alors ça me permettait de faire dire des choses à Jenny qu’un gars n’aurait pas pu dire. »

Le bonheur, un mirage ?

La plupart des femmes imaginées par Marc Séguin dans ce roman sont résignées, déçues de ce que la vie leur a apporté. Elles ont renoncé à beaucoup de choses, ont fait beaucoup de deuils. C’est sa vision des femmes ? « Je pense que les gens se résignent à parts égales, mais que les femmes le nomment plus et l’assument plus. »

« Il y a parfois un mirage d’avancées spectaculaires pour les femmes, poursuit l’auteur. Je pense que malgré tout ce qu’on peut dire, on n’est pas si avancés que ça. Le paysage a changé, mais ça reste une société – l’Amérique du Nord, l’Occident – où les femmes sont plus résignées. Plus on va le nommer et plus on va avancer. »

Sa Jenny Sauro est une femme qui est parfois heureuse des choses qui lui arrivent, mais elle n’est pas heureuse avec un grand H. « Je l’ai déjà dit dans d’autres livres, je pense que la société nous ment sur les rêves qu’on peut avoir et sur ce qui est possible de vivre et de faire dans la vie. T’as beau viser les étoiles, si tu te rends au STOP, ça va être le fun. Les femmes ont une capacité d’adaptation plus grande que les hommes, elles sont plus résilientes. Elles vont se dire : “je vais essayer d’être heureuse quand même”. »

La force de la nature

Comme dans tous ses livres, et dans ses peintures aussi, la nature est omniprésente dans ce Jenny Sauro. Elle est un personnage en soi, parfois complice, parfois menaçante. « La nature donne de la masse à un personnage », croit Marc Séguin, qui a achevé l’écriture de son roman dans l’île aux Oies, au large de Montmagny.

C’est un livre qui se passe dans la ruralité, c’est rare. J’avais envie de parler de ruralité, car l’écriture contemporaine est tellement rendue narcissique et urbaine, ça devient troublant. Je suis écœuré de lire à propos des problèmes existentiels d’urbains.

Marc Séguin

« Il faut aussi être conscient qu’il existe d’autres manières de penser, d’autres réalités. Il faut sortir un peu de son nombril. Je suis urbain aussi, c’est correct. Mais j’avais envie de sortir de ça. Parfois, on écrit pour combler des envies. »

Au bout du compte, la quête de Jenny Sauro – qui s’interroge sur le sens à donner à sa vie – rejoindra sans doute les lecteurs et les lectrices qui ont pris le temps de réfléchir au cours des trois derniers mois. « Il n’y a pas d’au-delà, pas de deuxième chance dans la vie, lance Marc Séguin. La vie, elle est ici, maintenant. Grouille-toi LÀ, embellis ton quotidien. Il y a quelque chose à vivre LÀ. J’aimerais qu’on s’occupe un peu plus du présent, de l’environnement, du monde dans lequel on vit. Si je dis ça comme ça, j’ai l’air paternaliste, j’ai l’air du donneur de leçon. C’est pour ça que je choisis de raconter des histoires. »

IMAGE TIRÉE DE L’INTERNET

Jenny Sauro, Marc Séguin, chez Leméac, 280 pages