On l’a souvent décrit comme le plus américain des écrivains francophones européens, avec ses romans campés sur la côte est américaine, du New Hampshire à Baltimore. Voilà qu’avec son nouvel opus, le populaire romancier suisse Joël Dicker fait le saut en Europe, et met en scène Genève, sa ville, sans délaisser le style qui a fait son succès, quelque part entre le roman policier et choral. Après avoir dû reporter la sortie de L’Énigme de la chambre 622, prévue en mars, voici que le roman arrive sur les tablettes, au plaisir des nombreux fans de l’auteur, que La Presse a joint au téléphone, à Paris.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Q. Vous avez passé tout votre confinement à Genève. Comment les choses se déroulent-elles en Suisse ?

R. Je ne peux pas me plaindre, car on a eu un confinement un peu moins difficile que d’autres, plus volontaire. Je viens tout juste de quitter la Suisse déconfinée pour la France, où je viens faire la promotion de mon livre. J’ai quand même hâte que la vie reprenne de façon un peu plus… excitante !

Q. Est-ce que le report de la sortie de votre livre vous a affecté ?

R. Comme tout était en train de fermer, que les distributeurs ne fonctionnaient plus, c’était la chose à faire. Que ça paraisse en mars ou en mai, finalement, ce n’est pas très grave. Ce qui m’attriste le plus, c’est de ne pas pouvoir aller à la rencontre de mes lecteurs, c’est une étape très particulière et importante. Quand on écrit, on est seul; quand on lit, on est seul; le moment de la rencontre, c’est une union, un contact humain que je recherche.

Q. Pour la toute première fois, vous campez l’action d’un de vos romans en Europe, plus particulièrement dans la ville qui vous a vu naître et où vous résidez toujours, Genève. Qu’est-ce qui vous a décidé à faire le saut ?

R. Je crois qu’il était temps [rires]. Je ressentais vraiment l’envie et le besoin de situer ce roman en Suisse, à Genève, de raconter ma ville que j’adore, ça me tenait à cœur. C’était plus difficile à faire que ça en avait l’air, car je voulais raconter la Genève des sentiments, pas juste me camper à une description de son architecture, de ses lacs, de ses rues…

Q. Le livre est une intrigue complexe comme celles auxquelles vous nous avez habitués avec vos précédents romans, multipliant les voyages entre le passé et le présent, les nombreux personnages qui ont presque tous quelque chose à cacher et les mises en abyme. Mais il est aussi une forme d’hommage à votre éditeur, Bernard de Fallois, mort en 2018. Pourquoi ?

R. J’avais envie de raconter Bernard, qui a été très important pour moi et a marqué une révolution dans ma vie. J’aurais pu en faire une biographie, car il a eu une carrière incroyable, mais moi, je ne l’ai connu que durant les six dernières années de sa vie. J’ai eu l’idée de le raconter à travers les souvenirs que j’ai eus avec lui et en partageant des anecdotes. C’est comme ça qu’est partie l’idée de mon livre…

Q. Dans La vérité sur l’affaire Harry Quebert, le narrateur était un romancier, Marcus Goldman, qu’on a retrouvé ensuite dans Le Livre des Baltimore. Encore une fois, vous avez choisi de raconter l’histoire par la voix d’un narrateur-romancier qui s’appelle ici Joël et qui veut écrire un livre sur son éditeur décédé, Bernard… Votre alter ego fictif ?

R. Il y a ce jeu entre la fiction et la réalité; oui, le « je » narrateur du roman et le « je » narrateur du récit ont le même prénom, ce qui me permet de jouer avec les codes et de brouiller les pistes. De toute façon, la croyance que j’ai toujours eue, c’est que le maître des cartes, ce n’est pas l’auteur, c’est le lecteur, qui décide ce qu’il a envie de croire.

Q. Dans votre roman, le personnage de « l’Écrivain » a de la difficulté avec ses relations personnelles et intimes, car il devient entièrement absorbé par son écriture. C’est aussi vrai pour vous ?

R. C’est vrai que l’écriture me happe énormément, elle me prend entièrement. Même une fois que la journée est terminée et que je ne suis plus à ma table en train d’écrire, je reste complètement pris dans mon roman.

Q. Encore une fois, vous entraînez le lecteur à travers une histoire aux multiples ramifications et retournements, où apparaît une galerie de personnages tous liés de près ou de loin entre eux à partir d’une intrigue, cette fois un meurtre non résolu, commis dans la chambre 622 d’un hôtel chic de Verbier, dans les Alpes suisses, où le narrateur, Joël, se trouve en vacances des années plus tard. Le dénouement est franchement étonnant ! Écrivez-vous avec un plan ?

R. Non, je n’ai jamais de plan ! Je ne sais pas du tout ce qui va se passer, et c’est ce qui me plaît ! Je suis mon lecteur aussi, et je découvre l’histoire au fur et à mesure. Mon plaisir, c’est justement de ne pas savoir; si je connaissais l’intrigue de A à Z, ce ne serait pas pareil.

Q. Votre tout premier roman, plutôt méconnu, Les derniers jours de nos pères, s’inspirait de faits historiques en racontant comment Churchill avait décidé de lancer en 1940 une branche des services secrets, le SOE, dont les membres étaient issus des populations locales pour être insoupçonnables. C’est un peu le cas de Macaire le banquier, un de vos personnages principaux dans cette histoire, qui se fait recruter par le P-30, un service secret suisse, pour mener différentes missions. Coïncidence ?

R. Il y a en effet un petit clin d’œil à la SOE dans mon roman avec la P-30, qui est une invention de ma part. C’était une façon aussi de rendre hommage à Bernard, car c’est lui qui a publié mon tout premier roman.

Q. Vous vous inspirez souvent de faits historiques dans vos romans ?

R. Non, car ce qui me plaît, c’est d’inventer, d’imaginer, de créer, de vivre une vie qui n’est pas la mienne…

Q. D’ailleurs (sans rien révéler de l’intrigue), votre roman se conclut notamment avec l’expression suivante : « La vie est un roman », qui est le titre du nouveau roman de Guillaume Musso, qui sort justement ces jours-ci, en même temps que le vôtre…

R. Je crois qu’il est important de se rappeler que la vie est un roman, en quelque sorte, et qu’elle comporte une infinité de possibilités, alors que le roman, lui, permet l’évasion, l’échappatoire à la réalité. J’ai trouvé amusant de découvrir que le titre de son roman est dans les dernières pages de mon livre ! J’aime beaucoup Guillaume et je trouve sympathique que nos livres soient publiés en même temps, ce qui nous permet aussi de donner un coup de pouce aux librairies qui sont, autant en Europe qu’au Québec je crois, dans une situation financière très précaire. Toute l’industrie du livre se doit d’être unie.

PHOTO FOURNIE PAR ÉDITIONS DE FALLOIS 

L’Énigme de la chambre 622, Joël Dicker, Éditions de Fallois, 590 pages.

L’Énigme de la chambre 622 Joël Dicker
Éditions de Fallois
590 pages