Le Harry Potter du Nigeria. C’est ainsi qu’Akata Witch, de l’Américano-nigériane Nnedi Okorafor, a été surnommé. Ce gros roman fait partie des recommandations du Chicago Tribune pour éloigner les ados des écrans pendant le confinement. Ça tombe bien : la version française d’Akata Witch, où une jeune adolescente apprend à maîtriser la magie d’Afrique de l’Ouest pour combattre le mal, vient d’être publiée. La Presse a joint l’autrice en banlieue de Chicago, où elle vit.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

D’où vous est venue l’idée de l’héroïne d’Akata Witch, Sunny, une adolescente albinos, à la fois américaine et igbo (un groupe ethnique du Nigeria), qui découvre qu’elle peut manier le juju, soit la magie d’Afrique de l’Ouest ?

Sunny est basée sur Sandra, la fille d’une amie proche de ma mère. Quand elle était préadolescente, Sandra est venue en visite avec sa mère, du Nigeria. Elle était igbo et atteinte d’albinisme. Elle était pleine de cran et elle voulait me surprendre. Elle adorait me raconter des histoires… Un jour, elle m’a dit comment elle était traitée au Nigeria, en raison de son albinisme. Elle ne se dépeignait pas comme une victime, mais comme une future héroïne, qui allait bientôt battre tout le monde. Dès qu’elle est partie, je savais qu’elle serait le personnage principal d’une de mes œuvres. C’était la série Akata. [Deux tomes ont été publiés en anglais, Akata Witch et Akata Warrior].

Dans quelle mesure Akata Witch est inspiré des vraies traditions d’Afrique de l’Ouest, qu’on connaît peu ?

C’est complètement inspiré. Il n’y a vraiment pas grand-chose que j’ai dû inventer. Je décris mon travail comme de l’« africanjujuism » pour une raison très claire : c’est une sous-catégorie du fantasy qui reconnaît respectueusement le mélange de spiritualités et cosmologies africaines avec l’imaginaire. Le fondement de la série Akata est la culture nigériane, son mysticisme et sa cosmologie.

Je suis igbo, je suis « naijamerican » [« naija » veut dire nigérian en argot, donc nigériano-américaine en un mot] ; je ne suis pas seulement américaine, vérifiez mes passeports ! Je suis très connectée à ce que j’écris dans cette série. Cela me touche et ça se reflète sur moi, ma famille, ma culture, mon héritage. C’est de cette perspective que j’écris.

Forcé de parler anglais pour être compris, un de vos personnages dit des Américains : « On ne leur apprend pas à comprendre les autres, on leur apprend à présumer que les autres les comprennent. »

Ce commentaire vient du cœur. C’est une généralisation, je sais. Mais c’est généralement vrai et c’est systématique. En tant qu’Américains, nous ne sommes pas encouragés à apprendre la langue des autres. Pire, nous ne sommes pas encouragés à apprendre comment apprendre la langue des autres — c’est plus important que d’apprendre une langue spécifique, selon moi.

Je ne suis pas différente. Je ne parle couramment que l’anglais, même si j’ai grandi en entendant l’igbo à la maison. J’ai essayé de l’apprendre, mais c’est une langue plus facile à intégrer quand on baigne dedans. C’est difficile à faire quand on grandit aux États-Unis et qu’on ne visite le Nigeria qu’une fois par an. Je comprends néanmoins une grande partie de la langue, de manière intuitive. J’ai aussi étudié le français au secondaire et je peux m’en sortir, si les gens ne parlent pas trop vite et tolèrent un français terrible.

Quels sont vos projets ?

Je suis en train d’écrire le troisième roman de la série Akata. J’édite un nouveau roman pour adultes, Noor, que j’ai récemment terminé. Je travaille aussi à trois séries télévisées. Ce sont les adaptations de deux de mes œuvres [Who Fears Death, en français Qui a peur de la mort ?, pour HBO, et la trilogie Binti pour Hulu] et de Wild Seed d’Octavia Butler [pour Amazon Prime Video]. Il y a aussi d’autres trucs que je ne peux pas encore mentionner publiquement.

En cette période de pandémie mondiale, avez-vous l’impression que la réalité dépasse la fiction ?

La fiction et la réalité sont inextricablement liées. L’une ne peut jamais dépasser l’autre. Je vis en banlieue de Chicago, où c’est calme et où on a de l’espace. Les petites villes de ma région ont été touchées par la COVID-19, comme partout ailleurs en Illinois. J’avais prévu d’être à la maison pour écrire pendant quelques mois ; je n’ai donc pas subi tant d’annulations d’évènements. Je suis de nature introvertie. Le seul grand changement dans ma routine (outre la fermeture de mon gym), c’est l’angoisse de savoir que je dois pratiquer la distanciation physique (au lieu de seulement la désirer).

Les propos de Nnedi Okorafor ont été traduits de l’anglais.

Une Sorcière ensoleillée

Sunny Nwazue est une jeune adolescente née à New York. Depuis l’âge de 9 ans, elle vit avec sa famille au Nigeria, leur pays d’origine. Un soir, dans la flamme d’une bougie, Sunny a une vision de la fin du monde — avec de violents incendies, des océans en ébullition et des gratte-ciel abattus. Sunny découvre qu’elle est une Léopard. Soit une personne qui dispose de pouvoirs surnaturels, pouvant l’aider à combattre le mal – avec de nouveaux amis, Léopard eux aussi.

À la fois fascinant et déroutant, ce gros roman (363 pages) qui mêle traditions d’Afrique de l’Ouest et fantasy a été surnommé à raison le Harry Potter du Nigeria. L’autrice renouvelle le genre, en abordant des thèmes importants (égalité, intégration, exploitation des richesses, etc.). À lire, pour échapper au monde actuel pendant quelques heures et se dépayser en toute légalité.

Akata Witch, de Nnedi Okorafor, traduction d’Anne Cohen Beucher, collection Médium, éditions L’École des loisirs. Dès 12 ans.

Sorciers à l'honneur

PHOTO FOURNIE PAR GALLIMARD JEUNESSE

Magic Charly, tome 1. L’apprenti, d’Audrey Alwett, Éditions Gallimard jeunesse

Jeune sorcier profondément humain

Charly retrouve sa grand-mère, disparue depuis cinq ans. La vieille dame, si proche de lui autrefois, est maigre et sans souvenirs. Elle parvient tout de même à l’envoyer voir Maître Lin. Charly, un adolescent habitué à être gentil et à écraser ses sentiments dans son poing, découvre alors qu’il est « Magicier ». On connaît la chanson — et ça pourrait être une pâle copie de Harry Potter. Mais Audrey Alwett a un tel talent pour créer un univers unique qu’on embarque dans cette brique de 410 pages sans vouloir la quitter.

Magic Charly, tome 1. L’apprenti Texte d’Audrey Alwett Éditions Gallimard jeunesse. Dès 12 ans.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DRUIDE

Pétronille inc., tome 2, Chauves-souris locales, d’Annie Bacon, illustrations de Boum, Éditions Druide

Sorcière débrouillarde

Pétronille est une petite sorcière pas ordinaire. Elle est à la tête d’une entreprise d’ingrédients sur demande. Dans ce deuxième tome de ses aventures, elle doit trouver 50 grammes de poil de chauve-souris avant l’aube. Pas le choix : il lui faut aller dans la Grotte du Désespoir, alors qu’elle a peur du noir — et aucune envie de faire mal aux chauves-souris. Écrit en gros caractères, ce roman sur une sorcière débrouillarde (elle suit des cours de magie par correspondance !) est divertissant.

Pétronille inc., tome 2, Chauves-souris locales Texte d’Annie Bacon, illustrations de Boum Éditions Druide. Dès 7 ans.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS TALENTS HAUTS

Tout pour devenir une sorcière, de Myriam Dahman, illustrations de Maurèen Poignonec, Éditions Talents hauts

Pas question de s’ennuyer

Dans ce petit livre aussi rigolo qu’irrévérencieux, la sorcière Philomène nous apprend comment devenir comme elle en 10 étapes. La première ? Maquiller sa disparition. La 10e ? Dominer le monde. Pour bien jeter des sorts, elle recommande de s’entraîner à dire cinq fois de suite : « Suis-je chez ce cher Serge ? ». Au moment d’acheter une boule de cristal, elle conseille « de prendre un forfait sans engagement illimité présent et haut débit jusqu’à deux générations passées ou futures ». Chapeau (de sorcière) aux illustrations vives comme un esprit maléfique.

Tout pour devenir une sorcière Texte de Myriam Dahman, illustrations de Maurèen Poignonec Éditions Talents hauts. Dès 7 ans.