Dans Cette petite lueur, Lori Lansens dépeint à travers les yeux d’une adolescente en cavale une vision à peine amplifiée de l’impact sur les droits des femmes de la montée de la droite religieuse aux États-Unis. Alors que la version française sort le 26 mai, nous en avons profité pour discuter politique, pandémie et Kardashian avec la populaire romancière.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Originaire du sud de l’Ontario, l’autrice des romans Un si joli visage, Les filles et Les égarés, qui ont tous connu un vif succès ici, vit en Californie depuis près de 15 ans avec son mari, le producteur et réalisateur canadien Milan Cheylov, et leurs deux grands enfants. Lorsqu’elle décroche le téléphone, on a à peine le temps de lui demander comment elle va qu’elle nous donne des nouvelles de sa famille, un peu énervée.

« Ça va mieux que la semaine dernière ! dit-elle. Mon fils faisait de la fièvre, il était très faible et il avait des frissons… On a fait une consultation par FaceTime avec un médecin, puis on est allés le faire tester pour la COVID-19 dans un stationnement. Finalement, on a découvert qu’il a une très mauvaise mononucléose. Il est encore très malade, il a de la difficulté à marcher, mais pendant plusieurs jours, on s’est vraiment dit : “Ça y est, la COVID-19 est dans la maison”. Heureusement ce n’est pas le cas. »

La guerre contre la pandémie va plutôt bien en Californie, explique Lori Lansens, le gouverneur de l’État « fait bien les choses », il encourage la distanciation et le confinement, mais il y a malgré tout beaucoup de morts.

« Les chiffres sont probablement plus élevés que ce que nous savons. Pour la plupart des gens qui ont une maison, de la nourriture, les règles sont bien suivies. Mais on sait qu’il y a beaucoup de pauvres et de sans-abri dans le L.A. County, et je m’inquiète pour eux. »

Et quand elle constate la gestion erratique de la pandémie par Donald Trump, cette fine observatrice — de l’intérieur autant que de l’extérieur — de la politique américaine est très fâchée… et pas étonnée du tout.

« Je n’ai jamais attendu de lui qu’il s’élève de quelque manière que ce soit pour ce pays. Je ne m’attendais à rien, mais je n’en suis pas moins en colère », dit Lori Lansens, qui avoue « crier après la télé » tous les jours avec son mari lors de la conférence de presse du président.

Sa lenteur à réagir au début de la crise, ses messages confus, ses tweets encourageant la « libération », tout cela est « incroyablement frustrant », dit-elle.

Je crois vraiment que Donald Trump a du sang sur les mains.

Lori Lansens

À propos de ces délirantes manifestations réclamant la fin du confinement qu’on a pu voir depuis une semaine dans quelques États américains, si elle ne les trouve pas belles du tout, elle tient à se faire rassurante.

« C’est laid, c’est bruyant, mais c’est très très petit », dit-elle, choquée tout de même qu’y soit repris un slogan pro-choix, « My body, my choice ».

« Quand j’ai vu ça, j’ai fait “what ?”. C’est tellement inapproprié ! Ils ne comprennent vraiment pas ce que ça veut dire… Ça n’a aucun sens. »

Dans un monde près de chez vous

Lori Lansens est d’autant plus sensible à ce sujet que le droit à l’avortement est un des sujets de Cette petite lueur. Quand elle a commencé à l’écrire il y a cinq ans, alors que le candidat à l’investiture républicaine était encore pas mal la risée de tout le monde, elle a essayé d’imaginer « le pire » de ce qui pourrait se passer si Trump devenait président, et si la droite religieuse continuait d’étendre son influence sur la société américaine.

« Je me sentais très cynique. Pour moi, c’était vraiment de la fiction. »

Elle a donc imaginé un monde très proche, en 2024. Deux adolescentes de 16 ans, Rory et sa meilleure amie Fee, sont en fuite après qu’une bombe a explosé dans les toilettes de leur école privée catholique lors du Bal de la pureté — évènement pendant lequel les jeunes filles doivent promettre à leur père de rester vierges jusqu’au mariage.

Soupçonnées d’avoir posé la bombe et vêtues de leurs belles robes de bal blanches (évidemment), traquées de toutes parts, elles se réfugient dans une vieille roulotte dans une des collines entourant Los Angeles. À l’abri mais en danger, Rory prendra le clavier d’un vieil ordinateur pour raconter ce qui les a menées jusque-là.

Il y a dans Cette petite lueur un pasteur pas très net, des croisées, de fausses nouvelles qui circulent — les tissus des fœtus avortés seraient vendus à des compagnies pharmaceutiques à gros prix —, des hordes de réfugiés entassés sur des plages, un écart phénoménal entre les classes sociales…

Je ne pense pas qu’on soit si loin de ce monde. Ce n’est pas une dystopie à la Handmaid’s Tale. C’est juste ce qui pourrait arriver si on continue dans cette direction. Ça arrive déjà en fait en termes de droits des femmes, de l’accès à l’avortement qu’on tente de restreindre, de remise en question de Roe c. Wade.

Lori Lansens

L’idéologie, constate l’écrivaine, peut être aussi virale qu’une pandémie, et elle s’est demandé comment on pouvait élever ses enfants dans ce contexte sans qu’ils soient contaminés.

Ce n’est pas pour rien que son héroïne a 16 ans. Comme Holden Caulfield dans L’attrape-cœurs, de Salinger, qui l’a beaucoup inspirée, elle est le filtre qui nous dévoile ce monde impitoyable et fait d’extrêmes.

« C’était important d’explorer cette idée à travers une personne qui n’était pas encore tout à fait formée et qui se bat pour essayer de comprendre ce qui se passe autour d’elle. Elle montre du doigt l’hypocrisie quand elle la voit, celle des autres et même la sienne, mais avec sa manière adolescente, avec rage, colère, humeur. »

Contrôle

C’est tout de même douloureux de voir Rory aller de déception en déception, de voir l’étau se resserrer autour d’elle et de la voir espérer quand même.

« C’est vrai », dit l’autrice, qui note aussi que tous les hommes de leur entourage finiront par trahir les deux jeunes femmes.

« C’était l’objectif du livre, de faire comprendre comment on se sent quand les hommes, ainsi que les institutions dirigées par des hommes, s’en prennent aux femmes, qu’ils essaient de contrôler leur corps, leur pensée, les possibilités qu’elles ont dans la vie. »

Les Kardashian, qui font une apparition éclair dans le livre, représentent à l’opposé une forme de liberté totale. En campant son récit à Calabasas, où demeure le célèbre clan — et où elle-même vit d’ailleurs —, Lori Lansens estime qu’elle n’avait pas le choix de leur donner un petit rôle.

« Je ne sais pas si elles sont féministes, mais il reste qu’elles ont ce contrôle sur leur vie, leur image, leur corps, leurs choix. C’est impossible de les ignorer, car ce serait rater un phénomène et sa signification. »

Vérité

Dans ce roman qui est certainement son plus politique, Lori Lansens fait ce constat difficile que les générations plus âgées ont laissé tomber les plus jeunes.

« On le voit même avec la situation actuelle. Nous ne nous sommes pas préparés à faire face au désastre, alors qu’on savait que des pandémies allaient arriver éventuellement, nous étions avertis. Et nous les avons surtout laissées tomber en élisant ce président. »

« La vérité ne se situe pas quelque part au milieu », écrit d’ailleurs Rory à un certain moment… Est-ce la ligne directrice du roman ?

« Tout à fait. Quand on ne cherche pas la vérité et qu’on ne punit pas le mensonge, on se retrouve exactement là où on est en ce moment. »

Avant de raccrocher, on lui souhaite tout de même de travailler sur un projet, disons, plus optimiste. C’est ce qui risque d’arriver, répond-elle, surtout que la période trouble que l’on vit est un réel frein à l’inspiration.

« Je me sens un peu paralysée. Normalement lorsqu’on écrit, on sait de quoi le monde aura l’air, alors qu’en ce moment tout n’est que spéculation. Alors j’écris plutôt des choses qui ressemblent à des contes, des fables. Des histoires qui permettent de trouver la vérité, mais à l’abri des incertitudes du monde réel. »

IMAGE FOURNIE PAR ALTO

Cette petite lueur, de Lori Lansens, traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Alto, 358 pages. En version numérique seulement