Elle a été une femme libérée, une douteuse qui fonce et demeure une icône de la chanson québécoise. Renée Claude, 80 ans, est atteinte de la maladie d’Alzheimer et ne peut plus témoigner de son parcours. Mario Girard, chroniqueur à La Presse, s’est attelé à la tâche et la raconte dans Renée Claude – Donne-moi le temps, la toute première biographie consacrée à cette artiste d’exception.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

L’envergure de Renée Claude ne fait pas de doute pour quiconque a vécu le tournant des années 70. Elle n’était pas simplement une femme et une artiste de son temps, elle incarnait, dans sa vie comme dans ses chansons, l’esprit de l’époque, ce « début d’un temps nouveau » marqué par Expo 67, la Révolution tranquille, l’affirmation identitaire du peuple québécois, la libéralisation des mœurs et l’émancipation des femmes.

Ces évidences n’en sont pas pour les générations plus jeunes qui ne connaissent qu’en surface sa trajectoire. Renée Claude a en effet mené une carrière confidentielle à partir des années 80, se consacrant surtout aux répertoires de Clémence DesRochers, Brassens et Ferré. Ses anciens disques n’ont pas toujours été faciles à trouver. Elle a continué à briller, mais dans les coulisses du show-business.

Mario Girard, au fait de la maladie de la chanteuse avant qu’elle ne soit rendue publique l’an dernier, caressait depuis longtemps le projet de faire un livre témoignant de l’importance de la chanteuse. À ses yeux, elle est « l’interprète suprême » : elle a la voix, le bon goût et l’intelligence du texte. Il a toutefois cru que ce travail ne lui revenait pas à lui, mais plutôt à un autre journaliste, André Ducharme, qui a longtemps été associé au magazine L’actualité et qui est un grand ami de Renée Claude.

PHOTO YVES BEAUCHAMP, ARCHIVES LA PRESSE

En compagnie de Georges Moustaki, en janvier 1971

Après discussion avec un éditeur, celui-ci s’est désisté. « Il m’a dit qu’il était trop proche d’elle », raconte Mario Girard, qui a saisi l’occasion, avec la volonté de faire une « vraie » biographie. C’est-à-dire un livre basé sur des faits, construit à partir d’entrevues avec des dizaines de proches et d’anciens collaborateurs de l’artiste et aussi sur des heures d’interviews inédites menées par André Ducharme à un moment où Renée Claude envisageait de faire un spectacle sur sa propre vie.

PHOTO PIERRE DURY, FOURNIE PAR LES ÉDITIONS LA PRESSE

Renée Claude avec Luc Plamondon, à gauche en bas, et les membres du Ville Émard Blues band, vers 1973.

Une autodidacte

Renée Claude – Donne-moi le temps aborde la vie et la carrière de la chanteuse née Renée Bélanger de manière chronologique, de sa naissance sur le Plateau-Mont-Royal en 1939 à son rayonnement au-delà de nos frontières. Sous la plume de Mario Girard, on découvre une jeune femme timide, qui étouffait dans un petit boulot et qui s’est fait violence en se mariant très jeune (elle divorcera très vite). Une femme qui rêvait de chanter et qui, sans ça, de son propre aveu, aurait fini « à l’asile ».

Renée Claude ne vient pas d’une famille très instruite, mais l’éducation y était valorisée. La musique aussi. « C’est une autodidacte, souligne Mario Girard. Elle lisait, lisait, lisait… » Sa sensibilité pour la langue l’a rapidement portée vers les chansons de Brassens et Ferré, qui l’ont accompagnée sa vie durant. Sa fibre identitaire lui a toutefois fait faire un choix déterminant très tôt dans sa carrière : chanter des paroliers d’ici.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Le chroniqueur Mario Girard signe la biographie Renée Claude – Donne-moi le temps.

Charlebois et Renée Claude ont fait le pont entre les chansonniers et la musique pop, la bonne pop.

Mario Girard, auteur de Renée Claude – Donne-moi le temps

Avec Monique Leyrac et Pauline Julien, Renée Claude fait partie de la « sainte trinité » des interprètes féminines québécoises (l’expression est de Monique Giroux) qui ont donné un élan à la chanson québécoise naissante. Renée Claude n’a pas seulement chanté les plus grands, elle a chanté Vigneault, Ferland, Léveillée, Lelièvre avant qu’ils ne deviennent des monuments.

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« Ce flair, elle l’a depuis toujours », insiste Mario Girard. Elle avait l’œil pour les bons textes. Le pif pour bien s’entourer. Elle a travaillé avec tous ceux qui comptaient, de Neil Chotem (des années avant L’Heptade, d’Harmonium) à Luc Plamondon (alors en pleine ascension), sans oublier celui avec qui elle a révolutionné la pop d’ici : Stéphane Venne.

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Avec lui, elle a fait des chansons grandioses qui incarnent l’air de ce temps-là : C’est le début d’un temps nouveau, Le tour de la terre, C’est notre fête aujourd’hui, La rue de la Montagne… Mario Girard raconte aussi comment deux chansons qu’elle a contribué à mettre au monde – Hymne à la beauté du monde (excroissance de Le monde est fou) et Un peu plus haut (de Ferland) – sont devenues des triomphes dans la bouche de Diane Dufresne et de Ginette Reno.

> Écoutez d’Un gars comme toi

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Le feu sacré

D’anecdotes en concerts historiques, le biographe relate avec minutie le parcours professionnel de la chanteuse. Sa vie privée, aussi, avec toutefois une certaine retenue. Renée Claude a été, sur scène comme à la ville, une « femme libre ». Qui a vécu plusieurs grandes histoires d’amour. Il nomme les hommes les plus importants de sa vie – Stéphane Venne, le comédien Hubert Loiselle et Robert Langevin, son compagnon des 30 dernières années –, mais ne souffle mot au sujet d’autres histoires de cœur.

« Je me disais : si j’embarque là-dedans, que je nomme ses amants, est-ce vraiment ça que je veux raconter ? dit-il. Je ne voulais pas faire ce genre de livre-là. » Il a plutôt choisi de raconter l’histoire d’une artiste, d’une grande timide à l’intelligence et à la sensibilité fines qui a « tracé sa voie » dans la musique au Québec. Une femme « en apparence effacée », que tout un chacun dit d’une gentillesse exemplaire, qui faisait et assumait tous ses choix artistiques toute seule.

PHOTO TIRÉE DE LA COLLECTION PERSONNELLE DE RENÉE CLAUDE, FOURNIE PAR LES ÉDITIONS LA PRESSE

Stéphane Venne (à gauche), Renée Claude et Lucien Bergeron, directeur de l'office municipal de Tourisme de Montréal. Date inconnue.

S’il y avait une chose à retenir de l’histoire de Renée Claude, c’est qu’il ne faut pas négliger ceux qui ne parlent pas fort. […] Cette fille-là a fait son chemin, alors qu’elle était timide.

Mario Girard

« Ce feu sacré, il est devenu rare. Elle l’avait et l’a conservé toute sa vie. C’est ce qui a mené toute sa carrière, dit Mario Girard, admiratif. L’autre chose que son parcours montre, c’est que lorsque tu es interprète, tu dois tenir les guides et faire les bons choix. Ce qu’elle a fait. Du premier au dernier de ses disques, elle a fait des choix artistiques incroyables. »

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS LA PRESSE

Renée Claude – Donne-moi le temps, de Mario Girard, Les éditions La Presse, 280 pages.

Extraits choisis

« Renée m’a raconté que le docteur s’est tourné vers M. Bélanger et lui a demandé : “Mais qu’est-ce qu’elle aime faire dans la vie, cette petite fille-là ?”, raconte Robert Langevin.

Son père a dit : “Elle veut chanter !” Et le médecin a alors déclaré le plus simplement du monde : “Alors qu’elle chante !” »

Ces paroles sont sans doute parmi les plus lumineuses que Renée Claude ait entendues au cours de sa vie. Elles font en sorte que la coupure tant souhaitée se produise. « C’était cela ou je finissais mes jours à l’asile », dira-t-elle des années plus tard.