(New York) En limitant le partage d’un article controversé du journal New York Post sur Joe Biden, le candidat démocrate à la Maison-Blanche, Facebook et Twitter ont relancé cette semaine le débat sur leur neutralité, qu’ils tentent de défendre malgré leurs interventions de plus en plus fréquentes.  

Daniel HOFFMAN
Agence France-Presse

Les deux géants des réseaux sociaux se sont attiré les foudres du président républicain Donald Trump et de ses proches, qui les accusent d’outrepasser leur rôle et de chercher à favoriser leurs adversaires à moins de trois semaines de l’élection présidentielle du 3 novembre.

Les deux groupes californiens avancent en terrain miné, pris en étau entre leur ambition de se positionner comme des hébergeurs impartiaux et la nécessité de lutter contre la désinformation et les tentatives de manipulation à grande échelle.

Pour le camp Trump, les courriels publiés mercredi par le New York Post étayent la théorie selon laquelle le fils de l’ancien vice-président de Barack Obama, Hunter Biden, se serait servi de la position de son père dans le cadre de ses affaires en Ukraine.

Mais, jugeant que l’origine et la véracité de ces documents étaient suspectes, Facebook et Twitter ont décidé d’empêcher le partage du lien vers l’article et d’en réduire ainsi considérablement la visibilité.

Twitter a justifié sa décision par la présence dans l’article d’éléments d’ordre privé (adresses courriel, numéros de téléphone) et de contenus piratés, donc obtenus illégalement, dont la diffusion est interdite par le site.

Facebook a dit que les informations allaient faire l’objet d’une vérification.

Dilemme

Ces mesures révèlent en tout cas une évolution de la conception que les deux groupes se font de la liberté d’expression.

Mark Zuckerberg et Jack Dorsey, les patrons et fondateurs de Facebook et Twitter, ont tous les deux affirmé dans le passé que leurs plateformes n’avaient pas vocation à devenir des « arbitres de la vérité ».

Mercredi, M. Dorsey a certes reconnu que la communication de Twitter autour des blocages n’avait « pas été super », mais n’a pas remis en cause leur bien-fondé.

Furieux, des sénateurs républicains ont pour intention de convoquer le dirigeant devant le comité judiciaire de la chambre haute le vendredi 23 octobre, une dizaine de jours avant le scrutin présidentiel.  

Les patrons de Twitter, Facebook et Google ont déjà une audition prévue pour le 28 octobre au Sénat sur le statut des plateformes numériques.

« Si (les plateformes) n’avaient rien fait, elles auraient été clouées au pilori, accusées d’autoriser l’instrumentalisation des réseaux sociaux. En agissant comme elles l’ont fait, elles sont accusées de censure », résume Bret Schafer, spécialiste de la désinformation pour le groupe Alliance for Securing Democracy.

Pour l’expert, les plateformes appliquent leurs propres règles sur les matériaux piratés ou volés, mais il est parfois difficile de distinguer ce genre de contenus du reportage d’investigation.

Ce dilemme, entre autoriser ou empêcher ce type de publications, pourrait encourager des acteurs mal intentionnés à propager de fausses informations pour voir si celles-ci se diffusent largement ou si elles sont bloquées, mais quand même discutées, estime M. Schafer.

« Dans tous les cas, c’est une situation gagnant-gagnant pour » ces acteurs, souligne-t-il.

Combat perdu d’avance

Pour certains observateurs, les deux plateformes se sont fourvoyées en imposant des restrictions trop sévères.

« L’interdiction par Twitter du papier du NY Post sur Joe/Hunter Biden est une erreur, cela donne davantage de résonance à l’article qu’il n’en aurait eu autrement », juge dans un tweet le politologue Ian Bremmer, enseignant à l’université Columbia.

« Il est difficile de défendre de manière crédible l’idée que cet article spécifique fasse l’objet d’un tel traitement », poursuit-il.

Facebook et Twitter ont à cœur de prouver qu’elles ne sont plus des véhicules de désinformation massive, comme pendant la campagne de 2016.

Mais à trop en faire, elles risquent de s’enliser dans un combat perdu d’avance, note Milton Mueller, professeur à l’université Georgia Tech.  

« Elles s’engagent sur une pente glissante si elles essaient de prendre en main la situation et devraient avoir plus confiance dans le dialogue public pour évaluer ce genre d’information », affirme ce spécialiste de la gouvernance sur l’internet.

Impossible, selon lui, pour les réseaux, de décider de la pertinence d’enquêtes comme celles sur les déclarations de revenus de M. Trump ou les accusations contre M. Biden.

Les plateformes devraient « retirer les formes les plus agressives de modération de contenus et dire clairement que la démocratie et la liberté d’expression sont des sujets compliqués et que les gens doivent se débrouiller tout seuls », estime M. Mueller.