Faudrait-il réellement « entre 18 et 24 mois », comme l’affirmait le ministre Éric Caire début juillet, pour mettre au point une application québécoise de traçage de la COVID-19 ? Non, répondent tous les experts interrogés. Au moins deux équipes de concepteurs québécois ont confirmé à La Presse qu’elles étaient prêtes à offrir une application de traçage « en quelques semaines ». Privilégier une application conçue au Québec pour traquer une pandémie n’est toutefois pas nécessairement une bonne idée, préviennent ces experts.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

2 %

Avec un taux d’adoption famélique de 2 % de son application de traçage de la COVID-19, la France est devenue l’exemple parfait de l’implantation ratée de cette technologie. C’est pour éviter cet échec que le ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale, Éric Caire, a annoncé le 8 juillet dernier une consultation en ligne jusqu’au 2 août prochain, à l’adresse consultation.quebec.ca. « Si les Québécois n’en veulent pas, il n’y en aura pas, a résumé le ministre Caire en entrevue. Si la population doit lui tourner le dos, c’est voué à l’échec. » L’objectif est d’offrir cette application dès septembre prochain, un délai très court qui favorise les applications existantes. Le ministre Caire avait alors estimé qu’il faudrait au moins 18 mois pour implanter une application conçue au Québec.

Les critères de Québec

Utilisation de la technologie Bluetooth pour échanger avec les téléphones à proximité

Aucune forme de géolocalisation par GPS

Pas d’échange de renseignements personnels

PHOTO JACQUES BOISSINOT, PRESSE CANADIENNE

Le ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale, Éric Caire,
a annoncé le 8 juillet dernier une consultation en ligne jusqu’au 2 août prochain.

Le cas Mila

Dès ce printemps, l’Institut québécois d’intelligence artificielle Mila a développé, sous la gouverne du chercheur de réputation internationale Yoshua Bengio, l’application COVI. Utilisant le Bluetooth des téléphones, elle recourt à l’intelligence artificielle (IA) pour informer les utilisateurs des risques d’infection. Le 18 juin, Ottawa lui a préféré l’application COVID Shield, développée par Shopify et BlackBerry. La présidente et chef de la direction de Mila, Valérie Pisano, n’a pas voulu accorder d’entrevue à La Presse à ce sujet. Elle a fait parvenir une courte citation par courriel rejetant cette estimation de 18 mois.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Valérie Pisano, présidente et chef de la direction de Mila

Mila a mis fin à ses travaux à la suite de la décision du gouvernement fédéral, mais une première version de l’application COVI aurait pu être déployée en quelques semaines.

Valérie Pisano, présidente et chef de la direction de Mila

56 %

Taux minimal d’adoption d’une application de traçage de la COVID-19 pour qu’elle soit efficace, selon une étude récente de l’Université d’Oxford. Aucun pays n’a atteint ce taux.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Sébastien Ebacher et Benoit Beauséjour, deux professionnels de l’industrie du jeu vidéo

« Une crisse de belle histoire »

Moins connue, l’application COVIDGO a été développée à partir de la mi-mars par une petite équipe de bénévoles menée par deux professionnels de l’industrie du jeu vidéo, Sébastien Ebacher et Benoit Beauséjour. Elle utilise de façon anonyme la géolocalisation par GPS pour établir des zones « chaudes », que la santé publique peut consulter, et comporte une fonction d’alertes qui peuvent être envoyées aux utilisateurs. En phase bêta, donc presque prête, COVIDGO devait être déployée à Ottawa en mai dernier, avant que la Ville décide d’utiliser l’application choisie par le gouvernement fédéral.

Dix-huit mois ? C’est une question de semaines, elle aurait pu être prête à la mi-mai avec un peu de soutien. On a fait notre effort de guerre, mais c’était rendu ridicule : on n’a jamais réussi à avoir ne serait-ce qu’une demi-heure avec la Direction de santé publique.

Sébastien Ebacher, producteur chez Ubisoft Montréal

Ce qu’il reste de ces quatre mois de travail ? La fierté d’avoir répondu à l’appel du premier ministre Legault dès le 12 mars et d’avoir réuni tous ces bénévoles. « C’est une crisse de belle histoire. On a fait notre job, mais c’est la machine qui a tout étouffé. »

Quelques applis dans le monde

(Taux d’utilisation)

Australie : 44 %

Islande : 38 %

Singapour : 15 %

Allemagne : 13 %

Mea culpa ministériel

Informé de ces exemples, le ministre Éric Caire a fait amende honorable. « Je serais très heureux de déployer une application québécoise. Tant mieux si les gens peuvent me faire mentir ! » Il rappelle cependant que toute application fonctionnelle devra également être compatible avec celles qui sont utilisées ailleurs, notamment dans le reste du Canada. Après la consultation, qui se termine le 2 août, une commission parlementaire se saisira de la question, et le Centre gouvernemental de cyberdéfense aura « entre cinq et dix jours pour tester à fond l’application sur les questions sécuritaires ». Il est vraisemblable, compte tenu des délais très courts, que Québec opte pour une entente de gré à gré plutôt qu’un appel d’offres classique, précise le ministre.

Une fausse bonne idée ?

Si aucun des experts interrogés par La Presse ne doute qu’une application québécoise puisse être conçue assez rapidement, plusieurs se questionnent sur la nécessité de ce « nationalisme technologique ». « Personnellement, je crois qu’on devrait embarquer dans l’application de Shopify, mais je suis peut-être influencé par tous mes déplacements à la grandeur du Canada, dit Adrian Schauer, PDG d’AlayaCare, firme montréalaise qui offre une plateforme technologique de soins à domicile. On devrait voir plus grand que le Québec dans ce domaine. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Adrian Schauer, PDG d’AlayaCare, estime qu’il vaudrait mieux que Québec choisisse l’application de Shopify retenue par le fédéral.

Il s’agit d’une pandémie mondiale, rappelle Jean Loup Le Roux, expert en sécurité informatique. « Est-ce qu’on a intérêt à faire les choses en silo de notre côté, juste au Québec ? Les frontières entre provinces, le virus les traverse très bien… »