(Séoul) En Corée du Sud, l’intelligence artificielle et les robots sont une priorité nationale, dans laquelle l’État investit des milliards. Les robots y sont serveurs, guides touristiques, ouvriers, comme le constate La Presse dans ce premier volet de notre série sur ce pays fascinant devenu synonyme de haute technologie.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

« Une question de survie » en Corée du Sud

On comprend rapidement, dès l’arrivée à l’aéroport de Séoul, l’importance de la robotique et de l’intelligence artificielle en Corée du Sud. De jolis robots blancs tout en courbes guident le touriste vers le comptoir de sa compagnie aérienne, le fumoir ou sa porte d’embarquement. Ils comprennent le coréen, le japonais, le chinois et l’anglais.

L’expérience est follement amusante. D’autres rencontres du même type tout au long de notre visite d’une semaine dans la mégalopole de 10 millions d’habitants, constellée d’immeubles futuristes et desservie par 728 stations de métro, l’ont été encore plus. Mais les robots et leur programmation sont une affaire que les Coréens prennent très au sérieux.

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À l'aéroport de Séoul, des robots guident les touristes.

« C’est tout simplement une question de survie », dit en entrevue Tony Lee, président de Saltlux, une entreprise de Séoul de 180 employés spécialisée en reconnaissance vocale.

Saltlux a notamment conçu une intelligence artificielle (IA) utilisée par les employés d’une importante institution financière, NH Bank, qui supervise en direct et corrige, si nécessaire, les informations fournies aux clients. « De l’intelligence augmentée », précise le PDG. L’entreprise compte 1500 clients, essentiellement en Corée et au Japon, avec une présence aux États-Unis et en Europe, et organise chaque année un séminaire fort couru sur l’IA.

Scolarité et ressources

La Corée du Sud, rappelle M. Lee, a un des taux de fécondité les plus bas au monde, à 0,98 enfant par femme. De plus, le suicide est la première cause de mortalité chez les moins de 24 ans, et l’immigration, essentiellement chinoise, ne représente que 3,4 % de la population.

Avec 14,9 % de Coréens âgés de 65 ans et plus, le vieillissement de la population est le plus rapide des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). D’où la course effrénée de la République de Corée vers l’innovation et son appétit technologique insatiable.

« Ce qui nous pousse ? En un mot : menaces… », résume, sourire en coin, M. Lee.

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Tony Lee, président de Saltlux, une entreprise de Séoul de 180 employés spécialisée en reconnaissance vocale

Nous n’avons pas de ressources naturelles, mais 80 % de nos jeunes ont fait l’université.

Tony Lee, président de Saltlux

Les résultats sont convaincants. En sept ans, la Corée du Sud a hérité six fois du titre de pays le plus innovant, selon l’Index Bloomberg. Avec ses 5788 brevets en intelligence artificielle, ce petit pays de 52 millions d’habitants est le troisième au monde dans ce domaine, devant la Chine, l’Allemagne et le Canada.

Besoin de robots

En 2018, le pays comptait 300 000 robots industriels, uniquement dépassé à ce chapitre par ses puissants voisins, le Japon et la Chine, selon l’International Federation of Robotics. Autour de quelques géants comme Samsung et LG s’est développée une galaxie de plus petites entreprises, en IA comme Saltux ou en conception robotique comme Clobot. Les robots autonomes de cette dernière ont été achetés par Kia Motors, le conglomérat coréen omniprésent Lotte et des dizaines de plus petites entreprises, notamment un restaurant en vue du centre-ville de Séoul.

« Nous avons besoin des robots, ils sont là pour nous libérer du sale boulot et représentent un gain de temps et de productivité incomparable », estime Eric Kim, chercheur au Korea Institute of Science and Technology, PDG et cofondateur de Clobot en 2017.

Un des « secrets » du succès coréen, illustré par son entreprise, est l’appui concret des géants industriels à ces milliers de jeunes entreprises en technologie, explique-t-il. En avril dernier, par exemple, Clobot a attiré un investissement de 3,5 milliards de wons (3,9 millions de dollars) impliquant Hyundai et Lotte.

« Dès qu’il y a quelque chose qui fonctionne, les investisseurs sautent dessus, note le PDG. C’est une force coréenne. »

Effort national

L’autre trait typiquement coréen, c’est la capacité de trouver des applications aux découvertes scientifiques. Tout au long de notre semaine de reportage, nous avons été frappés par l’aspect souvent très terre à terre des applications de l’IA et de la robotique (voir autre onglet). M. Kim, fasciné depuis l’enfance par les robots, sourit quand on lui en fait la remarque.

« J’ai passé 10 ans avec l’espoir qu’un robot pourrait un jour se comporter comme un être humain, mais j’ai fini par comprendre que ce n’était pas possible. »

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Eric Kim, chercheur au Korea Institute of Science and Technology ainsi que PDG et confondateur de Clobot

Un robot n’atteindra jamais le niveau d’un humain. Alors, nous concevons des robots qui sont très efficaces dans des environnements contrôlés.

Eric Kim, chercheur au Korea Institute of Science and Technology, PDG et cofondateur de Clobot

L’appui des institutions publiques dans cet effort est titanesque. Selon une compilation de la firme montréalaise Element AI – qui a eu de nombreux partenariats dans ce pays –, le gouvernement sud-coréen a annoncé des investissements totalisant 7,96 billions de wons (9 milliards de dollars) en innovation, surtout en IA, d’ici 2022.

Au-delà de l’argent, il y a surtout les contrats gouvernementaux et l’accès aux données publiques, note Tony Lee, de Saltlux. « Nous récoltons depuis plus de 20 ans des ensembles de données, notamment grâce à nos contrats avec les autorités municipales. Nous en avons aujourd’hui plus de 140. C’est le morceau qui manque le plus souvent aux entreprises en IA pour devenir rentables. »

Rencontres futuristes

Que ce soit au restaurant, dans les chambres d’hôtel, à l’aéroport ou au détour d’une exposition au centre-ville, voici cinq rencontres robotiques inspirantes qu’a faites La Presse à Séoul.

Serveur

Au Merry-Go-Kitchen, un petit restaurant branché du centre-ville de Séoul qui a ouvert ses portes en août dernier, un seul employé derrière la caisse peut s’occuper d’une soixantaine de clients. Il faut dire qu’il dispose d’un partenaire infatigable : un robot serveur, conçu par la firme coréenne Clobot, sur lequel on dépose les plats et qui se rend à la table puis retourne à son poste. On commande à partir de son téléphone intelligent – 95 % des Coréens en ont un, un sommet mondial – et on attend tranquillement que la machine apporte le repas. « C’est devenu notre attraction principale, les gens veulent voir le robot et ils seraient déçus s’ils n’étaient pas servis par lui », dit Oh Chang-Suk, directeur de l’établissement.

Service aux chambres

Envie d’une expérience futuriste ? Dur de battre le Novotel Ambassador Seoul Dongdaemun, où le service aux chambres est effectué à partir de 19 h par un robot, GIGA Genie. Le client utilise pour commander un haut-parleur intelligent avec écran, conçu par le fournisseur de télécommunications KT Olleh et comprenant l’anglais, le coréen, le japonais et le chinois pour contrôler presque tous les appareils de la chambre. Un employé humain de l’hôtel, au lobby, met les produits demandés dans le robot qui peut prendre l’ascenseur et se rendre lentement à la chambre. « Les hôtels tentent de réduire leurs coûts en personnel et les employés d’entretien sont généralement partis vers 19 h », explique Rachel Choi, directrice adjointe Affaires IA chez KT Olleh.

Aéroport

L’aéroport international d’Incheon, en banlieue de Séoul, est gigantesque, fréquenté par 68,2 millions de voyageurs en 2018 pour près de 80 compagnies aériennes. Mais vous n’aurez pas à chercher désespérément votre comptoir : il suffit de le demander à un des 14 robots Airstar qui vous conduira à bon port. Il ne faut pas être pressé, comme nous l’avons constaté, ce robot prenant toutes les précautions et moult détours pour ne pas entrer en collision avec un humain. Mais il s’agit d’un coup de circuit pour l’aéroport sud-coréen, qui se présente comme le plus moderne au monde et qui suscite sourires et embrassades des enfants partout où il passe. Et il sait même prendre la pose pour une photo.

Samsung D’light

Il s’agit probablement du seul musée au monde où vous pourrez contempler des plaquettes de mémoire vive et pitonner sur un ordinateur Samsung, après vous être fait masser par un fauteuil robotisé d’une efficacité redoutable. Et il est en plus situé dans le célèbre quartier Gangnam. Blague à part, l’exposition dont l’entrée est gratuite est une belle vitrine ludique du savoir-faire du géant sud-coréen en intelligence artificielle. On est ainsi invité en quatre étapes à définir notre personnalité après quelques tests simples, qui consistent par exemple à construire sur un écran un village idéal. On reçoit à l’entrée un bracelet qui compile les résultats tout au long de la visite, envoyant par la suite un courriel en guise de souvenir.

PHOTO FOURNIE PAR SAMSUNG

Le Samsund D’light, dont l’entrée est gratuite, est une belle vitrine ludique du savoir-faire du géant sud-coréen en intelligence artificielle.

Amore Pacific

Dans le magnifique siège social d’Amore Pacific, une entreprise sud-coréenne de cosmétiques, conçu par l’architecte britannique David Chipperfield, on tombe dès l’entrée sur un robot qui fait office d’homme-sandwich. La sympathique machine se promène en récitant aux visiteurs les expositions qui se déroulent dans l’édifice, affichant sur son grand écran frontal le détail et les horaires. Rien de très spectaculaire dans ce grand robot blanc qui se contente de se déplacer sans heurter quiconque, tourne la tête et cligne de l’œil à l’occasion, mais une belle vitrine pour l’industrie de la prolifique robotique en Corée du Sud.