Le rapport de force a changé. Les employeurs ont l’impression que ce sont maintenant eux qui passent une entrevue auprès des candidats… quand ceux-ci daignent se présenter. Incursion dans une séance d’entrevues d’embauche.

Publié le 9 juillet
Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

Des cours de salsa qui empêchent une candidate de travailler le lundi soir, l’impossibilité d’être à l’horaire le dimanche pour une autre, un réveil qui ne sonne pas pour une future employée convoquée à une rencontre… en après-midi, et, finalement, un jeune homme qui brille par son absence au moment de l’entrevue sans jamais donner de nouvelles.

Lorsque Marion Fournier, nouvellement propriétaire du restaurant Le 267, situé dans le Vieux-Longueuil, a accueilli La Presse dans son établissement en chantier — pour nous permettre d’assister à ses entrevues d’embauche —, elle semblait loin de se douter que son après-midi ensoleillé du début du mois de juin ne serait pas aussi fructueux qu’elle l’avait anticipé.

Bien sûr, elle avait déjà goûté à la nouvelle réalité du recrutement qui demande beaucoup de temps à l’employeur. Il doit appeler un candidat dès qu’il reçoit son curriculum vitæ pour ensuite maintenir un contact incessant avec lui. « C’est un job à temps plein », lance-t-elle sans détour.

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Marion Fournier au travail pour embaucher du personnel. Elle a besoin de plus de 20 employés pour son nouveau restaurant.

Et Mme Fournier avait entendu plusieurs « histoires d’horreur » racontées par ses amis restaurateurs, si bien que certains évènements survenus depuis le début de son processus d’embauche lui semblaient même devenus banals. « J’ai engagé trois chefs… il ne m’en reste qu’une », a-t-elle confié avant le début de sa séance d’entrevues, quelques semaines avant la date d’ouverture qu’elle s’était fixée.

La restauratrice ne s’attendait pas non plus à ce que tous les jeunes lui demandent de travailler du lundi au vendredi. « Et oui, j’ai eu des no-shows », a-t-elle également admis en tentant d’enterrer le son agressant des perceuses.

« On a aussi des gens qui ne répondent pas aux appels et des curriculum vitæ où on n’indique aucun numéro de téléphone. Mais ce n’est vraiment pas la majorité, je suis agréablement surprise. », ajoute-t-elle, confiante malgré tout.

De mauvaises surprises

Mais cet après-midi là lui réservait d’autres surprises, de mauvaises cette fois. Mme Fournier, qui a décidé de faire le saut en restauration en ouvrant le premier établissement d’un tout nouveau concept créé par Pacini, avait jusque-là réussi à engager 12 personnes. Pour faire rouler son restaurant — qui abrite les trois marques Tok-Tok (hot-dogs coréens), Smokissime (sandwichs à la viande fumée à tremper dans une sauce) et Queues de Castor —, Mme Fournier a besoin de plus de 20 employés.

À l’instar des jours précédents, la séance d’entrevues a plutôt bien commencé. La première candidate, Mélanie, âgée de 23 ans, est arrivée à l’avance. L’entretien se fera sur un banc situé à l’extérieur du resto, histoire de fuir la poussière et le bruit d’un local qui semblait bien loin d’être prêt à accueillir des clients sous peu.

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Marion Fournier en entrevue avec Mélanie, 23 ans

« Je suis toujours souriante », lance-t-elle spontanément lorsqu’on lui fait la remarque à propos de son air joyeux. Cheveux ramassés en chignon, espadrilles blanches aux pieds, la candidate qui a soigné son apparence répond avec enthousiasme aux questions de celle qui pourrait devenir sa patronne. L’échange se déroule sur un ton joyeux. Mme Fournier vend sa salade et insiste sur le fait qu’il est important d’avoir du plaisir en travaillant. Elle est convaincante.

Mélanie veut travailler à temps partiel, car elle s’est inscrite à un cours d’esthétique. Est-elle prête à rentrer au boulot la fin de semaine ? « Oui, sans problème », dit-elle, marquant des points auprès de son intervieweuse.

Se qualifiant de flexible, elle s’empresse toutefois d’ajouter qu’elle n’est pas disponible les lundis soir. « C’est mon cours de salsa-danse latine. » Cette demande n’a toutefois pas fait sourciller Marion Fournier.

Lorsqu’elle se lève du banc de parc, la restauratrice dessine un bonhomme sourire sur la demande d’emploi. Va-t-elle la rappeler ? « Oui ! Elle est vraiment très dynamique, répond-elle une fois la candidate partie. Je suis privilégiée comme employeur, j’en suis consciente. »

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Marion Fournier sort satisfaite de son entrevue avec Mélanie.

Rattrapée par la réalité

Quelques minutes plus tard, toutefois, la réalité du recrutement la rattrape. Nous ne verrons jamais la deuxième candidate qui était convoquée à 14 h. À plusieurs reprises, alors qu’elle l’attendait au soleil sur le trottoir, Mme Fournier a consulté ses textos. Rien.

« Si elle ne prend pas la peine de m’appeler, c’est de mauvais augure », confie-t-elle, cachant mal sa déception. La candidate fantôme appellera finalement 15 minutes après l’heure prévue de son entrevue. Son téléphone était déchargé, explique-t-elle la voix éraillée. L’alarme devant la réveiller n’a donc pas sonné.

« J’ai un mauvais feeling », indique Julie, bras droit de Mme Fournier, présente pour accueillir les candidats. « Je vais laisser la chance au coureur », ajoute tout de même la patronne qui a accepté de rencontrer la jeune femme plus tard en soirée.

Près de 30 minutes plus tard, la scène se répète. Le troisième aspirant brille par son absence. Nous apprendrons plus tard qu’il ne donnera jamais signe de vie.

Heaven, dernier candidat de la journée, se présente accompagné d’une amie, également intéressée par un emploi d’été. Marion Fournier décide de faire les entrevues à l’intérieur, à la suite du départ des ouvriers. Âgé de 17 ans, le jeune homme raconte qu’il a quitté son gagne-pain parce que le patron ne respectait pas les horaires. Au 267, il est prêt à travailler quelques soirs par semaine jusqu’à 21 h 30 maximum.

Son amie, questionnée après lui, cachait mal sa nervosité. Ses jambes qui sautillaient frénétiquement sous la table la trahissaient. La jeune femme, qui a travaillé chez McDonald’s et Burger King, n’est pas disponible le dimanche.

Ils ont malgré tout fait bonne impression à Mme Fournier. Elle demeure toutefois hésitante puisqu’ils ont montré peu d’ouverture à travailler la fin de semaine.

À noter que tous les candidats interrogés ont manifesté plus d’enthousiasme en apprenant la présence dans le restaurant d’une cabine de photos (photobooth) ou en se faisant offrir la possibilité de faire des livraisons avec un vélo électrique qu’envers le salaire offert. Le taux horaire a été fixé entre 15 $ et 17 $ plus le partage des pourboires qui peut parfois valoir 4 $ l’heure de plus. Ils ont été convoqués à une séance d’information qui devait avoir lieu quelques semaines plus tard. Tous avaient assuré leur présence. L’ouverture était prévue pour le 20 juin.

Un mois plus tard…

Près d’un mois plus tard, à la veille du 1er juillet, Le 267 n’était toujours pas en mesure d’accueillir ses premiers clients. Retards dans les travaux et problèmes de branchement figurent sur la liste des facteurs expliquant la situation. Aucun des candidats que La Presse a rencontrés en compagnie de Mme Fournier n’est venu à la séance d’information, même si tous s’y étaient engagés. Ils ne lui ont pas non plus redonné signe de vie. Au téléphone, Marion Fournier ne cache pas sa peur de perdre d’autres employés, pressés de ramasser des sous pour l’été.

J’essaie de les garder motivés. J’en ai fait rentrer pour faire du ménage. Je sais que ça va se resalir après, mais au moins, je leur donne des heures, ils ont un salaire. Je reste proche.

Marion Fournier, propriétaire du 267

Mme Fournier a également demandé à quelques-uns de distribuer des coupons pour un tirage. L’expérience semble avoir été concluante. « Je leur écris. Je les tiens informés. »

Si la nouvelle propriétaire a agi d’instinct, sa stratégie pour fidéliser son équipe semble être la bonne, selon Céline Morellon, spécialiste en ressources humaines et présidente de Leaders de valeurs, groupe conseil.

« Dans une situation comme celle-là, si on n’est pas capable de les payer directement, la meilleure tactique, c’est le contact incessant, non seulement entre le patron et les employés, mais également entre les employés. »

« Il ne faut jamais se déconnecter de la mission de notre organisation dans nos contacts avec eux. Ensuite, entre eux, ils ne voudront pas se lâcher », ajoute-t-elle.

Jointe de nouveau il y a quelques jours, Mme Fournier nous annonce finalement qu’elle pourra ouvrir le lundi 11 juillet. Récemment, elle a perdu deux employés, des « coups de cœur » qui ont commencé à travailler ailleurs. Pour le moment, elle compte 25 personnes dans son équipe. « Je peux encore avoir des surprises, laisse-t-elle tomber avec lucidité. À l’ouverture, c’est là que je vais voir combien d’employés il me reste. »

« On ne peut plus recruter comme à l’époque »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Le rapport de force a changé en faveur des travailleurs et c’est aux employeurs de s'adapter, fait valoir Céline Morellon, présidente de Leaders de valeurs, groupe conseil.

« Plus on parle de la rareté de main-d’œuvre dans les médias, pire c’est dans les entrevues. Les travailleurs savent qu’ils ont le gros bout du bâton, ils savent qu’on a besoin d’eux et que si cet employeur-là dit non, il y en a un autre qui va dire oui. C’est aussi simple que ça », résume Céline Morellon, spécialiste en ressources humaines et présidente de Leaders de valeurs, groupe conseil.

Le secteur manufacturier ainsi que les entreprises de services comme les restaurants et les salons de coiffure, par exemple, souffrent particulièrement de cette situation, explique-t-elle.

Maintenant que le rapport de force a changé et que les candidats sont conscients qu’on a plus que jamais besoin d’eux, que doivent faire les employeurs s’ils veulent réussir leur « opération recrutement » ?

« C’est à eux de changer leur schème de pensée, explique-t-elle aux entrepreneurs qu’elle rencontre. On ne peut plus recruter comme on recrutait à l’époque. C’est fini, c’est mort. »

PHOTO FOURNIE PAR CÉLINE MORELLON

S’attendre à avoir une lettre de recommandation ou une lettre de motivation avec le curriculum vitæ et d’écarter des candidatures, ça ne marche pas. Tu reçois un CV, tu es content.

Céline Morellon, présidente de Leaders de valeurs, groupe conseil

« Tu prends le temps de l’analyser et tu rencontres ton monde immédiatement, ajoute-t-elle. On ne peut plus se permettre d’avoir des processus de recrutement sur trois, quatre ou cinq jours. Quand les gens envoient un CV, ils l’envoient à quatre endroits différents, ça va être premier arrivé, premier servi. »

L’entrevue doit également être à l’image de l’entreprise. « Si votre ambiance d’entreprise est festive, joyeuse, le fun, l’entrevue doit être festive, joyeuse et le fun, illustre Mme Morellon. Si votre ambiance d’entrevue est plus stricte, plus carrée, vous allez trouver des joueurs qui apprécient ça, il faut juste que ça soit cohérent avec ce qu’ils vont vivre le lendemain et le surlendemain. »

Autre point important, sachant que la main-d’œuvre est rare et que, parfois, aucune candidature n’est soumise pour un poste affiché, les entreprises doivent commencer à recruter tôt, conseille Céline Morellon. À ce chapitre, elle n’hésite pas à critiquer « le manque de vision » de plusieurs organisations.

« C’est ça qui se passe en ce moment dans les aéroports, c’est ça qui se passe partout, observe-t-elle. Les organisations ne sont pas capables de se projeter assez loin. Elles ont toutes commencé le recrutement en vue de l’été au mois de mars. C’est au mois de décembre dernier qu’il fallait commencer à s’afficher et à annoncer ses couleurs. »

Lisez l’article « Seize emplois en un après-midi »