Le Bureau de la concurrence essuie des critiques pour son opposition au projet d’acquisition de Shaw par Rogers.

Publié le 12 mai
Richard Dufour
Richard Dufour La Presse

Si le Bureau soutient que vendre la filiale sans fil de Shaw, Freedom Mobile, n’éliminera pas la menace d’une substantielle diminution de la concurrence si Rogers met la main sur Shaw, l’analyste Adam Shine, de la Financière Banque Nationale, n’en est pas aussi certain.

Cet expert n’hésite pas à remettre en question plusieurs éléments de l’argumentation de l’organisme réglementaire.

Rogers avait révélé en mars l’an passé une entente évaluée à 26 milliards (dette comprise) pour acquérir Shaw.

Le Bureau de la concurrence a officiellement contesté la transaction lundi en demandant une ordonnance au Tribunal de la concurrence pour l’empêcher de se réaliser.

Un « nouveau joueur » marginal

« La demande présente Shaw d’abord et avant tout comme un opérateur sans fil alors que tout au long de son histoire, Shaw a été un câblodistributeur devenu depuis l’acquisition de Wind il y a environ cinq ans un petit joueur en croissance dans le sans-fil », souligne Adam Shine dans une note envoyée à ses clients mercredi.

« Shaw est qualifié de maverick [concurrent franc-tireur, non conformiste]. Je n’ai jamais entendu ça bien que l’entreprise soit obligée d’essayer naturellement de nouvelles choses en tant que nouveau joueur dans le sans-fil. »

Wind – devenue Freedom Mobile – avait un réseau en mal d’abonnés et devait attirer des clients avec des prix plus bas et des blocs de données plus importants, poursuit-il.

Shaw Mobile était une tentative d’ajouter un autre produit pour les abonnés au câble alors que Telus gagnait des parts de marché, soutient cet expert.

Adam Shine trouve étrange que le Bureau affirme que l’élimination de Shaw en tant que concurrent met en péril les progrès considérables accomplis pour accroître la concurrence dans le sans-fil.

« Je ne crois pas que c’est nécessairement le cas puisque le précédent propriétaire des actifs n’avait pas d’offres groupées à proposer et n’était pas agressivement actif au-delà de quelques centres urbains. »

Il rappelle que Globalive a lancé l’ancêtre de Freedom et était considéré comme un propriétaire raisonnable de l’entreprise jusqu’à sa vente à une firme privée d’investissement qui a ensuite rapidement cédé Wind à Shaw.

Pourquoi soudainement Globalive ne serait-il pas considéré comme un acquéreur raisonnable de Freedom et par surcroît d’autres parties avec des poches profondes et un engagement à prendre le relais pour poursuivre la croissance à l’ère de la 5G ? demande-t-il.

À propos de la 5G, justement, Adam Shine rappelle que Shaw n’était pas en mesure de miser sur du spectre l’été dernier lors des enchères. Québecor y a déboursé 830 millions pour acheter des blocs de spectre au pays (Ontario, Manitoba, Alberta, etc.) dans l’espoir de les utiliser après avoir eu la chance d’acheter Freedom ou possiblement en devenant un exploitant de réseaux mobiles virtuels dans certains marchés.

Un changement « bénéfique »

Adam Shine se demande aussi comment il pourrait être dans l’intérêt supérieur de Freedom de forcer la famille Shaw à demeurer aux commandes.

« Il a toujours été attendu que Shaw soit éventuellement vendu à un autre grand opérateur canadien et il était universellement prévu que ce serait à Rogers. »

Pourquoi, en étant détenu par Xplornet (Stonepeak), Québecor ou Globalive (avec l’appui de capitaux privés), la progression de Freedom serait-elle automatiquement stoppée ? demande-t-il.

Beaucoup de gens croient au contraire qu’un changement de propriétaire pourrait s’avérer bénéfique.

Adam Shine, analyste à la Financière Banque Nationale

La meilleure solution passe pour l’instant par un nouveau propriétaire, selon lui.

« Il n’existe aucune garantie que Shaw continuerait d’investir de façon optimale dans le sans-fil ou même que l’entreprise lancera un réseau 5G autonome. »

La lecture des documents lui fait croire qu’ils ont été rédigés pendant que Rogers défendait son droit d’acquérir Freedom alors que Rogers et Shaw ont indiqué le week-end dernier – après avoir été informées de l’intention du Bureau de la concurrence de contester leur projet de fusion – que les deux entreprises s’engagent dans un processus de vente de Freedom Mobile en vue de répondre aux préoccupations soulevées par le Commissaire de la concurrence et ISDE (Innovation, Sciences et Développement économique Canada).

Un acquéreur aux poches profondes pourrait tout aussi bien investir et le faire plus vite et de manière plus « agressive » que Shaw, selon Adam Shine.

Il ajoute qu’il est difficile de croire qu’un consortium mené par la famille Aquilini et appuyé par LiUNA Pension Fund et Musqueam Capital – ce groupe a déposé une offre, selon le Globe and Mail – ne pourrait pas remplir les souliers de la famille Shaw.

« Ce consortium et d’autres acquéreurs potentiels devraient au final représenter une solution de rechange acceptable aux yeux du gouvernement », dit Adam Shine.