L'oléoduc est « essentiel » pour la sécurité énergique du continent, plaide le ministre O’Regan

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

(Ottawa) Le maintien en service de la ligne 5 est « non négociable ». Ce pipeline est « essentiel pour la sécurité énergétique de l’Amérique du Nord ».

Le ministre des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, a durci le ton, jeudi, tandis que la gouverneure de l’État du Michigan, Gretchen Whitmer, a réaffirmé son intention de fermer la ligne 5, lien énergétique transfrontalier qui traverse les Grands Lacs sous le détroit de Mackinac.

Le bureau de la gouverneure a fait savoir que l’échéancier du 12 mai demeurait pour mettre au rancart cette « bombe à retardement », a rapporté jeudi le quotidien The Globe and Mail.

« La ligne 5 n’est pas seulement vitale pour le Canada ; elle est également vitale pour les États-Unis. Par conséquent, elle est vitale pour toute l’Amérique du Nord. La fermer aurait de profondes conséquences », a déclaré jeudi le ministre O’Regan, durant la période de questions à la Chambre des communes.

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Seamus O'Regan, ministre des Ressources naturelles

« Il y a 5000 emplois directs à Sarnia, 23 000 emplois indirects dans la région, des milliers d’emplois dans les raffineries de Montréal et de Lévis, mais aussi en Ohio, en Pennsylvanie et au Michigan. La ligne 5 est essentielle à la sécurité énergétique en Amérique du Nord », a-t-il ajouté.

Ce dossier risque d’empoisonner les relations canado-américaines au moment même où le gouvernement Trudeau et l’administration du président Joe Biden tiennent à tourner la page sur les quatre années de relations tumultueuses entre les deux pays durant le règne de Donald Trump.

Débat d’urgence

Le Parti conservateur a forcé la tenue d’un débat d’urgence jeudi soir, à la Chambre des communes, alors que l’échéancier fixé par la gouverneure du Michigan approche.

Selon le chef du Parti conservateur, Erin O’Toole, le gouvernement Trudeau a trop tardé à faire de ce dossier une priorité. « Des milliers d’emplois canadiens sont en jeu, de l’Alberta à l’Ontario, en passant par le Québec. Le gouvernement manque de nouveau à l’appel et, maintenant, la gouverneure du Michigan qualifie le projet de « bombe à retardement ».

« Quand les Canadiens verront-ils enfin le gouvernement défendre les travailleurs canadiens et notre secteur des ressources naturelles ? », a laissé tomber le chef conservateur.

Si elle mettait à exécution sa menace de fermer dès le 12 mai la portion de la ligne 5 de l’oléoduc de la société Enbridge qui passe sur le territoire du Michigan, la gouverneure Whitmer pourrait provoquer un choc pétrolier au Québec et en Ontario, mettant aussi en péril la sécurité énergétique d’une partie du continent nord-américain.

Mme Whitmer a fait de la fermeture de cette ligne construite en 1953 une promesse phare de sa campagne électorale en 2018. Soutenue par les groupes environnementaux, elle affirme qu’Enbridge n’a pas pris les mesures qui s’imposaient pour protéger les Grands Lacs, exposant ainsi la population du Michigan à un risque inacceptable de déversement de pétrole.

Enbridge affirme au contraire que l’oléoduc est très sécuritaire malgré son âge, comme l’ont statué les autorités réglementaires fédérales, que les travaux d’entretien y sont effectués régulièrement et qu’il fait l’objet d’une surveillance constante pour détecter toute fuite.

En outre, l’entreprise canadienne planche depuis trois ans sur le projet de construction d’un nouveau tunnel sous le lit du lac pour y insérer de nouvelles conduites du pipeline. Elle attend les permis requis pour entreprendre la construction. Le projet est évalué à 500 millions de dollars américains – une facture qu’acquittera entièrement Enbridge.

Le Michigan ferme les vannes

Dans une déclaration au quotidien The Globe and Mail, le porte-parole de la gouverneure du Michigan, Bobby Leddy, a affirmé qu’Enbridge devait cesser d’exploiter la ligne 5 au plus tard le 12 mai.

« À partir de cette date, l’utilisation de la portion de la ligne 5 dans le détroit de Mackinac par Enbridge serait illégale », a affirmé M. Leddy.

Ce pipeline est largement présenté par ses défenseurs comme un élément essentiel de l’infrastructure qui alimente les principales raffineries de Sarnia, en Ontario, et fournit plus de la moitié du propane nécessaire pour chauffer les maisons du Michigan seulement, sans parler des États voisins.

La ligne 5 relie la ville d’Edmonton, en Alberta, et la ville de Sarnia, en Ontario, en passant d’abord par la Saskatchewan et le Manitoba, avant de franchir les États américains du Minnesota, du Wisconsin et du Michigan.

À Sarnia, la ligne 5 est raccordée à la ligne 9B, qui a été inversée en décembre 2015 pour acheminer du pétrole brut à la raffinerie de Suncor, à Montréal, et à la raffinerie Valero, à Lévis. Ces raffineries ont respectivement une capacité de production de 137 000 barils par jour et de 265 000 barils par jour.

Une portion de la ligne 5 passe dans le détroit de Mackinac afin de relier la péninsule supérieure et inférieure du Michigan. Enbridge s’est vu accorder une servitude pour le passage de la ligne dans ce détroit par l’État au moment de la pose des tuyaux. Le Michigan est propriétaire des bas-fonds du détroit.

La gouverneure Whitmer tente de forcer la fermeture de l’oléoduc en révoquant la servitude au motif que la société canadienne ne respecte pas les conditions de l’entente. Chez les groupes environnementaux, on a encore en mémoire la fuite de 20 000 barils de pétrole dans la rivière Kalamazoo, au Michigan, provenant d’un autre pipeline appartenant à Enbridge. Un rapport du bureau américain de la sécurité des transports avait révélé que les contrôleurs de l’oléoduc de l’entreprise avaient ignoré plusieurs avertissements de fuite de pétrole le jour de la fuite, le 25 juillet 2010, avant d’agir. Le nettoyage a coûté près de 1,2 milliard de dollars à Enbridge.

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