Il y a un an, le 6 février 2020, le Salon du bateau de Montréal s’était ouvert dans un certain optimisme, malgré les rumeurs de pandémie. Une semaine plus tôt, le DHoracio Arruda avait lancé un appel au calme, rappelant qu’il n’y avait encore aucun cas de contamination au coronavirus répertorié dans la province.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Rencontré au Salon, le vice-président au développement international du fabricant d’embarcations électriques Canadian Electric Boat Company entrevoyait un avenir ensoleillé. « Durant l’année fiscale 2019, j’ai vendu 46 bateaux, avait alors informé Charles Farag. Si on continue la croissance actuelle, on prévoit vendre entre 70 et 80 unités cette année. » Il n’y a aucun suspense : on le sait, la tempête pandémique s’est levée.

Une annus horribilis ? Une annus mirabilis, plutôt, si l’on en croit le président du fabricant québécois. « Je pense que 2020 a été la plus belle année de ma vie, lance Alexandre Mongeon. Parce que j’ai réussi à me servir d’une situation où j’allais tout perdre. »

La traversée a néanmoins été mouvementée.

Rencontres maritimes

Alexandre Mongeon et son associé Patrick Bobby, deux cambistes de profession, étaient pourtant de fervents amateurs de rapides bateaux à grosses cylindrées quand ils ont aperçu deux embarcations électriques décaties, mais bien galbées, en août 2014.

Quelques mois plus tard, ils ont acheté leur fabricant, la Compagnie canadienne de bateaux électriques, fondée en 1995.

L’année suivante, c’est le designer Ian Bruce, créateur du célèbre dériveur Laser, qui a croisé leur sillage.

Alexandre Mongeon sortait son puissant bateau de l’eau quand son regard a croisé l’œil narquois de Ian Bruce, qui donnait un cours de voile tout à côté.

« Il m’a juste posé une question : combien je venais de dépenser en essence ? »

Ian Bruce avait dessiné une réplique en matériaux composites et à propulsion électrique des puissantes vedettes italiennes en acajou du milieu du siècle dernier, nommée le Bruce 22, que son entreprise, Montreal Classic Boatworks, tentait péniblement de mettre sur le marché.

Mongeon a acquis l’entreprise, et le Bruce 22 s’est ajouté à la flotte de la Compagnie canadienne de bateaux électriques. Bruce a eu le temps de dessiner l’embarcation électrique de promenade Quiétude, avant de mourir en 2016.

En 2018, l’entreprise a lancé son quatrième modèle, l’embarcation de promenade Volt 180.

L’année suivante, elle s’est attaquée à la conception d’une embarcation rapide, mue par deux petits moteurs hors-bord électriques de marque Torqueedo, d’une puissance de 50 forces.

« Il a fallu qu’on dessine des embarcations hyper hydrodynamiques, pour leur donner une meilleure portance et une meilleure autonomie, indique Alexandre Mongeon. Parce qu’une embarcation normale de 20 pi ne peut pas se déplacer à 50 km/h avec un petit moteur de 50 forces. »

Long de près de 30 pi, le Phœnix a tout de même atteint 50 km/h. Présenté au Salon nautique de Miami en février 2020, il a connu « un succès monstre ».

Mais il fallait encore régler le problème fondamental de la trop faible puissance.

L’entreprise a lancé la conception de son propre moteur électrique hors-bord, associé à un nouveau système électronique de gestion de puissance et de charge.

Nommé E-motion, le moteur a produit l’équivalent de 180 forces. « On offrait trois fois la puissance et le double de l’autonomie ! »

Cette percée ouvrait de nouvelles perspectives. L’entreprise pouvait offrir son moteur aux autres fabricants, eux aussi en manque de puissance. La Compagnie canadienne de bateaux électriques se transformait dès lors en spécialiste des technologies marines, d’où un nouveau nom idoine : Vision Marine Technologies.

Mais elle ne pouvait se maintenir à flot sans fonds – façon de parler.

À la fin 2019, Alexandre négociait déjà depuis plusieurs mois avec diverses instances gouvernementales pour un soutien financier qui devait lui permettre de passer à la vitesse supérieure – négociations qui se traînaient à la vitesse d’une verchère vermoulue.

« Ça tarde, ça tarde, ça n’arrive pas », décrit-il.

Pour apporter la preuve d’un marché substantiel, il avait produit des lettres d’intention de 12 manufacturiers de bateaux pour l’achat de 1025 moteurs.

C’est alors, en décembre 2019, qu’il rencontre en Californie un groupe de banquiers qui lui offrent de l’aider à inscrire son entreprise en Bourse.

« C’est beau, se dit-il, mais je le croirai quand je le verrai. »

Il a vu.

À peine 24 heures plus tard, il a reçu une proposition écrite.

En janvier et février 2020, au travers des sept ou huit salons nautiques internationaux auxquels il a participé, il a réfléchi, hésité, douté : plonger ou pas ?

Alors que la pandémie frappe, il décide « de mettre la main à la roue avec la banque » – la roue de gouvernail, bien sûr – « parce qu’on était dans le néant avec nos interlocuteurs canadiens ».

La pandémie, qui ralentit la production, le sert davantage qu’elle le dessert. Il trouve le temps de monter le complexe dossier nécessaire à l’approbation des autorités financières américaines. « La COVID m’a permis de me concentrer là-dessus. J’ai donné à peu près 17 ou 18 heures par jour à partir du moment où je suis tombé dans le dossier, et je n’ai jamais arrêté depuis ce temps-là. »

Pour l’entrée au NASDAQ, prévue fin novembre, il doit faire un « road show », une présentation promotionnelle aux acheteurs potentiels.

« Le road show s’est fait virtuellement, raconte-t-il. J’ai fait des présentations à des investisseurs d’affaires un peu partout sur la planète avec ma tablette, dans mon bureau. »

Il a su être convaincant : « On a réussi à lever 27 millions US en quatre jours. »

L’émission s’est faite le 26 novembre 2020. « On est la première entreprise de bateaux électriques à être inscrite au NASDAQ », se réjouit l’entrepreneur.

350 moteurs

Entre-temps, la production s’est poursuivie. Les bateaux de Vision Marine Technologies sont assemblés au siège social de Boisbriand, où 25 personnes sont employées.

Plutôt que les 70 ventes espérées en février 2020, l’année financière s’est soldée avec 56 unités vendues.

« Durant la pandémie, on a dû arrêter notre production et notre chaîne d’approvisionnent a été stoppée pendant plusieurs mois, constate le président. Sinon, on aurait atteint notre objectif haut la main. »

Il prévoit vendre cette année quelque 70 embarcations, « mais j’aimerais mieux vous dire que c’est 350 moteurs, affirme-t-il. Le coût d’un moteur est autour de 100 000 $ CAN, avec la pile, le chargeur, le centre de contrôle. Le futur de l’entreprise est beaucoup plus technologique avec la motorisation. La demande est tellement grande ! »

Il espère accaparer 1 % du marché des moteurs hors-bord, soit 3200 unités sur les 320 000 vendues chaque année. « Si je peux atteindre ce marché-là d’ici 2025, on va parler d’un chiffre d’affaires d’environ 320 millions de dollars canadiens. »

Avec le nouveau moteur E-motion, le prototype du Phœnix pourrait atteindre près de 100 km/h, estime-t-il.

La démonstration sera faite aux États-Unis, dès que les frontières seront moins étanches.

Une lumineuse année 2020, donc, en dépit de la pandémie.

« J’allais tout perdre si j’attendais encore après les gouvernements. J’ai pris le plus gros risque de ma vie et je pense que ça a payé. »