(Ottawa) Le gouvernement fédéral donne son feu vert à la prise de contrôle d’Air Transat par Air Canada, en précisant que la pandémie de COVID-19 a pesé lourd dans la balance et en posant une série de conditions.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

« La pandémie de COVID-19 a été un facteur clé dans la prise de la décision définitive », car « l’incertitude actuelle jette un doute sur la capacité de l’entreprise à poursuivre son exploitation, car l’entreprise fait face à des difficultés financières importantes », a indiqué le gouvernement par communiqué, jeudi.

Ottawa a conclu que la transaction donnerait « les résultats probables les meilleurs pour les travailleurs, pour les Canadiens désireux d’obtenir des services et des options de voyages d’agrément vers l’Europe, et pour les autres secteurs industriels du Canada qui dépendent du transport aérien ».

Mais cette éventuelle acquisition, annoncée après la clôture des marchés, est sujette à des modalités strictes, notamment l’obligation de s’assurer que les services soient offerts dans les deux langues officielles, celle de maintenir le siège social au Québec et la mise en place d’un mécanisme de surveillance des prix.

Le plus important transporteur aérien au pays devra aussi respecter des mesures pour « encourager d’autres transporteurs » à reprendre les liaisons transatlantiques dont le service était assuré par Air Transat et à garder au moins 1500 emplois.

« Étant donné les conséquences dévastatrices de la pandémie de COVID-19 sur l’industrie du transport aérien, l’acquisition proposée de Transat A.T. par Air Canada apportera une plus grande stabilité dans le marché canadien du transport aérien », a déclaré le ministre fédéral des Transports, Omar Alghabra.

Tout en avalisant la démarche proposée par Air Canada, le gouvernement indique surveiller toujours de près l’enjeu du remboursement des frais pour les vols annulés en raison de la pandémie, qu’attendent des clients d’Air Transat.

« La question du remboursement est un enjeu essentiel des négociations avec les transporteurs aériens à l’égard de toute mesure d’aide, et le gouvernement du Canada continuera de prendre en compte les besoins des clients de Transat », lit-on dans le communiqué d’Ottawa.

En décembre dernier, les actionnaires de Transat A.T. avaient voté en faveur de la proposition révisée à 5 $ l’action d’Air Canada.

Le Bloc craint une diminution de la concurrence

PHOTO JUSTIN TANG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Xavier Barsalou-Duval, député du Bloc québécois

Le Bloc québécois s’est dit déçu de cette décision qui, selon lui, nuira à la concurrence et aux intérêts des consommateurs.

C’est une grande déception. J’ai de la misère à comprendre les raisons qui sont invoquées par le ministre pour justifier la vente. Il présente cela comme s’il n’avait pas eu le choix et qu’il n’y avait pas d’option de rechange. Il existait une autre offre sur la table. Il y avait un autre acheteur intéressé.

Xavier Barsalou-Duval, député bloquiste, faisant allusion au désir exprimé par l’homme d’affaires Pierre Karl Péladeau d’acheter Air Transat

Selon lui, le gouvernement a contribué à la réduction de la concurrence en tardant à offrir un programme d’aide financière aux transporteurs aériens, durement frappés par la crise économique provoquée par la pandémie de COVID-19.

« La COVID-19 est une situation temporaire. Ce n’est pas une situation permanente. Mais la décision qu’il prend, elle, va avoir des conséquences permanentes sur la concurrence », a-t-il avancé.

M. Barsalou-Duval a dit être inquiet que le même sort arrive à Sunwing, qui ferait aussi l’objet d’une offre d’achat de WestJet. « On assisterait alors à l’arrivée d’un duopole au pays. Et s’il n’y a pas de concurrence, ce sont les consommateurs qui vont en payer le prix », a-t-il dit.

Le président et chef de la direction de Québecor, Pierre Karl Péladeau, qui avait tenté de mettre la main sur Air Transat, a regretté que le gouvernement Trudeau a autorisé « la constitution d’un joueur dominant qui va augmenter les prix » dans un message publié sur Twitter, jeudi.

« Aucun sens », dit le NPD

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Alexandre Boulerice, député du Nouveau Parti démocratique

Le Nouveau Parti démocratique a aussi vertement critiqué cette décision. Le député Alexandre Boulerice, lieutenant politique du chef Jagmeet Singh au Québec, a rappelé que le commissaire à la concurrence avait exprimé ses réserves au sujet de cette offre d’achat.

« La décision du gouvernement libéral n’a aucun sens », a affirmé M. Boulerice.

« Air Canada ne cesse d’annoncer des licenciements et l’arrêt de nouvelles liaisons, particulièrement en région. Comment peut-il alors autoriser l’achat d’Air Transat par Air Canada ? Le commissaire de la concurrence a déjà tiré la sonnette d’alarme sur cette transaction : non seulement la population aura accès à des services aériens de piètre qualité, mais elle fera aussi face à une croissance démesurée des prix des billets. Bref, payer plus cher pour moins de services. Les libéraux souhaitent ainsi satisfaire uniquement l’intérêt des actionnaires d’Air Canada au détriment des services à la population », a-t-il avancé.

Le Parti conservateur a pour sa part dit craindre pour l’avenir du secteur aérien. « C’est aux libéraux de Justin Trudeau d’assurer que lorsque le secteur du voyage commencera à rouvrir, le Canada a un secteur aérien sain et concurrentiel », a déclaré la députée conservatrice Stephanie Kusie. « Malheureusement, les libéraux ne soutiennent pas les compagnies aériennes canadiennes et leurs travailleurs, et des emplois sont perdus et des itinéraires régionaux sont supprimés. Les conservateurs se battent pour les emplois des travailleurs des compagnies aériennes et pour protéger notre reprise économique. »

Dates importantes

30 avril 2019 : Avant la tenue de son assemblée annuelle des actionnaires, Transat A.T. annonce discuter avec plusieurs acteurs dans le cadre d’un processus qui pourrait mener à sa vente.

16 mai 2019 : Air Canada et Transat A.T. annoncent la signature d’une entente d’exclusivité pouvant mener à une transaction. Air Canada offre 13 $ pour chaque action de Transat A.T., ce qui représente environ 520 millions.

4 juin 2019 : Un nouvel acteur s’invite. Groupe Mach propose 14 $ pour chaque action du voyagiste.

14 juin 2019 : Groupe Mach confirme le dépôt d’une proposition formelle au conseil d’administration de Transat A.T., même si le voyagiste doit continuer à négocier exclusivement avec Air Canada.

27 juin 2019 : Transat A.T. annonce avoir accepté l’offre d’Air Canada.

11 août 2019 : Air Canada bonifie son offre de 200 millions en proposant 18 $ pour chaque action du voyagiste.

27 mars 2020 : La transaction reçoit un avis défavorable du Bureau de la concurrence du Canada, qui s’inquiète d’une hausse des prix pour les voyageurs et d’une diminution des services.

25 mai 2020 : La Commission européenne, dont le feu vert est essentiel, exprime également des préoccupations entourant la concurrence à l’égard du regroupement proposé.

10 octobre 2020 : Transat A.T. et Air Canada annoncent une révision de l’arrangement, en évoquant notamment les répercussions de la pandémie de COVID-19. Air Canada versera 5 $ pour chaque action du voyagiste québécois dans le cadre d’une offre évaluée à 190 millions.

15 décembre 2020 : Les actionnaires de Transat A.T. donnent à nouveau leur aval à la proposition d’Air Canada. Avant l’assemblée extraordinaire, l’entreprise révèle avoir reçu une autre proposition jugée inférieure, qui n’a pas été présentée aux actionnaires.

11 février : Le gouvernement Trudeau donne son feu vert à la prise de contrôle de Transat A.T. par Air Canada, en soulignant que la pandémie de COVID-19 avait été un « facteur clé » dans son évaluation.

— Avec La Presse Canadienne