(Québec) Des ventes qui explosent, des carnets de commandes qui débordent, des entreprises qui embauchent… En pleine pandémie, la petite industrie québécoise du canot navigue dans un rapide à gros bouillons comme elle en a rarement vu dans son histoire, au point qu’il est déjà difficile d’espérer une livraison au mois d’août prochain.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Le fleuron Esquif a doublé sa production en Beauce. L’un des leaders mondiaux du canot de cèdre, Rhéaume, peine à trouver des employés pour maintenir la cadence en Mauricie. Et l’un des plus importants vendeurs et locateurs de canots au pays fait ses meilleures affaires en… 112 ans d’existence.

« On bat des records », lance au bout du fil Jean Légaré, propriétaire de Canots Légaré.

L’homme est un observateur avisé du petit univers québécois de la pagaie. Il représente la quatrième génération de Légaré à la tête de cette entreprise de Québec.

Le boom que connaît en ce moment l’industrie a coïncidé avec la pandémie. Les Québécois se sont tournés massivement vers le plein air. Le canot n’a pas échappé au phénomène.

L’année dernière, en 2020, on a eu une année record. On a été pris de court. On a livré des canots neufs jusqu’à la fin août. Les gens ont attendu très longtemps. Tout indique que 2021 sera encore meilleure.

Jean Légaré, propriétaire de Canots Légaré

« Le chiffre d’affaires en décembre a été multiplié par 10. C’est quand même révélateur. Les gens font des mises de côté. Ils veulent avoir leur canot au printemps. Ils veulent être sûrs de ne pas passer tout drette ! »

Esquif double sa production

La vague s’est fait sentir jusqu’en Beauce. Là-bas, le réputé producteur Esquif a vu son carnet de commandes déborder.

« Je pense que les manufacturiers de kayaks sont dans la même situation, les sports de pagaie en général. J’aurais tendance à croire que les vélos, c’est la même chose », note le président fondateur d’Esquif, Jacques Chassé. « L’ensemble des activités de plein air est sous pression. »

Devant la hausse rapide de la demande, l’entrepreneur de 61 ans a décidé de jouer le tout pour le tout. Il a doublé la production. Esquif pouvait fabriquer environ 50 canots par semaine avant la pandémie. Elle peut désormais en confectionner une centaine. L’entreprise est passée de 12 à 20 employés sur le plancher.

La pandémie a étiré les délais de livraison. En novembre, on livrait des canots commandés l’été dernier. Là, le carnet de commandes est rempli, on est rendus au mois d’août pour les nouvelles commandes, même en ayant doublé la production.

Jacques Chassé, président fondateur d’Esquif

Esquif a connu en 2020 sa meilleure année. M. Chassé est déjà certain « que 2021 sera encore meilleure ».

Cette période faste est d’autant savoureuse qu’Esquif était en faillite il y a tout juste cinq ans. L’entreprise avait perdu le matériau Royalex avec lequel elle confectionnait ses canots. Le fabricant américain avait tout simplement cessé sa production.

Jacques Chassé a dû développer un nouveau matériau, le T-Formex, capable de produire des canots de plastique résistants aux rigueurs des plus cruels rapides. La relance de l’entreprise était déjà un succès, que le boom actuel vient consolider.

Employés recherchés

Comment expliquer cet engouement pour le canot au Québec ? Alain Gallant, directeur général de Canots Rhéaume en Maurice, cite notamment la fermeture des frontières.

« Les voyageurs qui allaient à l’extérieur du Québec se sont tournés vers le plein air, les parcs nationaux, les lacs », dit-il.

Aussi, l’été dernier, il n’y avait plus de sports d’équipe. On avait des parents qui nous disaient : “Nos garçons ne pourront pas jouer au baseball, alors on s’achète un canot.”

Alain Gallant, directeur général de Canots Rhéaume en Maurice

Canots Rhéaume fabrique des canots de cèdre et de composites, mais aussi des pièces en bois comme des bancs, des jougs de portage, des plats-bords…

La hausse de la demande s’est manifestée de « tous bords, tous côtés ». Mais elle est particulièrement forte pour les pièces. Des clients, notamment aux États-Unis, tentent désespérément d’augmenter leur production d’embarcations. « Sur le plan des pièces, c’est vraiment épouvantable, la demande qu’on a ! »

L’entreprise tente d’embaucher de nouveaux employés, mais les candidatures se font rares.

Prêts à payer plus

Ce qu’a aussi perçu Alain Gallant, c’est que les consommateurs sont maintenant prêts à payer de plus en plus cher pour leur canot. Canots Rhéaume fabrique notamment des embarcations en composite, en kevlar ou en carbone, qui pèsent entre 30 et 40 livres, mais valent leur pesant d’or. Des canots à 3000 ou 4000 $ ne sont plus rares sur les rivières et les lacs du Québec.

« On n’est plus dans des canots de fibre de verre à 1000 $ qui pèsent 90 livres. On a des canots en composite qui pèsent 35 livres », dit-il.

L’industrie du canot est en train de vivre en partie ce que celle du vélo a vécu, croit Jean Légaré, de Canots Légaré.

« Pour un bon vélo, tu dois payer 2000 $. Pour les gens, on aurait dit que ce n’était pas possible de payer 2000 $ pour un canot. Maintenant, c’est la norme. Il n’y a rien en bas de 2000 $ », remarque-t-il.

Ces développements ne sont pas tous nés avec la pandémie. Mais celle-ci semble avoir accéléré le phénomène. Que restera-t-il de ce boom dans quelques années ? Jean Légaré n’a pas la réponse. Pour le moment, il tente de répondre aux demandes des clients et déboule un rapide à la fois.

« On en profite pendant que ça passe. Tu passes la gratte pendant qu’il neige, comme on dit ! »