La neige n’a pas encore fondu et pourtant, les producteurs de fraises du Québec craignent déjà que le célèbre fruit rouge cultivé ici perde de sa popularité une fois l’été venu au profit des paniers en provenance du Mexique et des États-Unis. C’est parce qu’ils pourraient bien être forcés d’augmenter leurs prix.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

« Ce qui me fait peur, c’est qu’on va avoir les volumes, mais on n’aura pas d’acheteurs, appréhende David Lemire, président de l’Association des producteurs de fraises et de framboises du Québec (APFFQ). Il faut [augmenter les prix], sinon on ne passe pas au travers, a-t-il affirmé au cours d’une entrevue téléphonique avec La Presse. Les épiceries sont prêtes à les vendre plus cher, mais la consommation va diminuer. Les gens risquent de choisir l’américaine. Le boss ultime, c’est le consommateur. »

Au banc des accusés ? La hausse du salaire minimum. Le président a profité de la tenue de l’assemblée générale de l’Association, qui a eu lieu le 12 février à Victoriaville, pour dénoncer cette situation qui a fait l’objet de nombreuses discussions au cours de la journée. À partir du 1er mai, le taux horaire minimum passera à 13,10 $, une augmentation de 60 cents par rapport au salaire actuel. L’an dernier, la hausse avait été de 4,17 %, le taux passant de 12 $ à 12,50 $. Rappelons que la majorité des fraisières doivent embaucher chaque été bon nombre d’employés, chargés notamment de travailler aux champs pour faire la cueillette.

Pratiquement 55 % de nos coûts de production, c’est de la main-d’œuvre. À la vitesse [à laquelle le salaire minimum] augmente, on n’est pas capables de s’adapter. C’est dans cette impasse-là qu’on est présentement. C’est moyen depuis quelques années. Ça devient de plus en plus difficile.

David Lemire, président de l’Association des producteurs de fraises et de framboises du Québec

Au cours des quatre dernières années, une quarantaine de membres ont abandonné la production. « On reçoit des appels de producteurs qui disent : “Je ne peux plus continuer comme ça” », raconte Jennifer Crawford, directrice générale de l’APFFQ.

« La majeure partie de notre travail n’est pas mécanisable », tient à souligner Nathalie Bernier, copropriétaire de la Fraisière Lebel, située à Saint-Arsène, près de Rivière-du-Loup, dans le Bas-Saint-Laurent. Au plus fort de la saison, qui dure environ trois mois, une cinquantaine de personnes travaillent pour son entreprise.

« La hausse du salaire minimum, ça nous affecte, affirme-t-elle. C’est beaucoup de frais de main-d’œuvre pour nous. Aussitôt que le salaire minimum augmente, c’est sûr qu’on a une augmentation de nos frais de notre côté. »

Les fraises de Mme Bernier sont vendues directement à la ferme et dans quelques points de vente à Rivière-du-Loup. Est-ce envisageable pour elle d’augmenter le prix de ses fruits ? « On n’a pas le choix, finit-elle par admettre. On y va vraiment de façon progressive. C’est une facture qui est difficile à faire absorber par le consommateur. On a quand même une bonne clientèle qui est fidèle. On ne veut pas la perdre. Il faut y aller prudemment. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Josiane Cormier, copropriétaire de la Ferme Cormier à L’Assomption

[Augmenter les prix], c’est sûr qu’on va devoir en arriver là. Ce qui est triste, c’est que souvent, pour en arriver là, il faut qu’il y ait des producteurs qui disparaissent. À ce moment-là, il y a moins de fraises sur le marché. Et quand tu crées une rareté, c’est plus facile que les prix augmentent.

Josiane Cormier, copropriétaire de la Ferme Cormier à L’Assomption

Aide gouvernementale

Pour remédier à la situation, l’Association demande l’aide du gouvernement Legault. « Ça prendrait une compensation si le salaire minimum monte plus vite que l’inflation, mentionne M. Lemire. On demande juste de la prévisibilité. »

Du côté du bureau du ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), on a assuré que la situation était prise au sérieux. « Le ministre [André] Lamontagne a rencontré les producteurs de fraises et de framboises la semaine dernière lors de leur AGA et comprend très bien leurs enjeux, a assuré sa porte-parole, Laurence Voyzelle, dans un courriel envoyé à La Presse. Il est très sensible à leur situation, face aux défis auxquels ils sont confrontés. Le MAPAQ et les représentants de ces productions ont formé un groupe de travail pour trouver des solutions à ces enjeux. »

Arrêt des investissements

Par ailleurs, ces difficultés nuisent aux projets des producteurs qui souhaiteraient notamment prendre plus d’espace en épicerie avec leurs framboises, souligne David Lemire. Rappelons que la plupart des producteurs de fraises cultivent aussi des framboises.

Or, pour répondre aux besoins du marché et fournir des framboises capables de faire leur place à côté des fruits mexicains, par exemple, il faut investir dans de l’équipement.

« Les producteurs ne veulent pas embarquer là-dedans et investir les montants pour prendre le marché dans ce climat instable là », affirme M. Lemire.

Les fraises en chiffres (2018)

507 : nombre de producteurs
15 461 tonnes : quantités commercialisées 65 millions : recettes générées

Source : ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation