À sa 13e année d’existence, la firme d’investissement montréalaise Real Ventures va faire pour la première fois d’un de ses associés un dirigeant en bonne et due forme. Une dirigeante, en fait, puisque c’est à Janet Bannister, à la tête du bureau de Toronto depuis 2014, que l’on confiera officiellement ce lundi matin les rênes de la firme, avec ses 330 millions d’actifs dans 280 jeunes sociétés. La Presse s’est entretenue avec la nouvelle « associée directrice ».

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Q. Pourquoi Real Ventures a-t-elle aujourd’hui besoin d’une directrice, alors qu’on ne comptait jusqu’à maintenant que des associés ?

R. Real Ventures existe depuis 13 ans et nous avons constamment grossi. Nous avons décidé qu’arrivés à une telle taille et une telle complexité, nous serions mieux servis par un seul associé qui serait le gestionnaire, qui nous permettrait d’atteindre l’excellence en termes opérationnels.

Q. Ce sont donc la complexité et les nouveaux défis qui vous attendent qui requéraient cette nouvelle structure ?

R. Je ne parlerais pas de nouveaux défis. Mais il y a beaucoup de composantes différentes au sein de Real Ventures : nous avons un fonds d’amorçage de 150 millions, 30 millions en préamorçage avec notre fonds Orbite, Front Row Ventures qui se concentre sur les étudiants, et FounderFuel qui est notre accélérateur. Il y a d’autres programmes dans lesquels nous sommes impliqués, comme Techstars dans lequel nous sommes co-investisseurs, et d’autres événements de la communauté. Nous voulons nous assurer d’une coordination entre ces différentes composantes, nous assurer qu’elles fonctionnent bien, et c’est la raison pour laquelle nous avons décidé de recourir à une seule gestionnaire associée qui peut superviser tous ces éléments.

Q. Real Ventures a toujours été présentée comme une firme d’investissement montréalaise, mais sera maintenant dirigée par quelqu’un qui vit à Toronto. Real Ventures deviendra-t-elle moins montréalaise ?

R. Non, pas du tout. Ça signifie d’abord que notre équipe à Montréal pourra se concentrer pour avoir plus d’impact à Montréal, et au Québec en général.

Q. Quel est le pourcentage actuellement de vos investissements au Québec ?

R. Je dirais que plus de la moitié sont au Québec. Nous continuons de croire très profondément à l’écosystème québécois, nous sommes d’ailleurs en plein processus de recrutement de notre prochaine cohorte pour FounderFuel, notre accélérateur.

Q. Quelle est, pour vous, la mission d’un fonds de capital-risque comme ceux que gère Real Ventures ?

R. Nous investissons dans des entreprises en technologie qui en sont à leurs débuts, qui peuvent ne comprendre que deux personnes ou une dizaine, qui ont une idée ou une vision pour construire une grande entreprise. Nous investissons en elles, nous les finançons, mais, ce qui est plus important encore, nous leur donnons l’appui et la formation pour qu’elles croissent.

Q. L’écosystème en technologie au Canada peut-il se comparer à celui des États-Unis, où les investissements se chiffrent en centaines de millions, voire en milliards de dollars ? Peut-on réellement être en compétition avec eux ?

R. Tout à fait. L’écosystème canadien, celui de Montréal et du Québec en particulier, est très fort. Pour bâtir une grande entreprise, vous avez besoin de trois choses : du talent, des fondateurs ambitieux et des capitaux. Et j’y ajouterais un quatrième élément, l’appui d’un écosystème autour de vous. À Montréal et au Québec en général, nous avons ces quatre facteurs. Il y a eu de belles histoires de succès à Montréal et au Canada – Shopify, par exemple – qui ont augmenté la confiance et l’ambition des entrepreneurs canadiens. Et les capitaux sont en hausse : 2019 a été une année record pour le capital de risque.

Q. Le capital n’est donc qu’un des facteurs, et pas nécessairement le plus important, selon vous…

R. C’en est un. Ce qui est intéressant, c’est que de plus en plus d’investisseurs américains veulent investir au Canada, j’en rencontre toutes les semaines. Ils veulent venir au Canada et non se rendre dans la Silicon Valley, parce que nous avons de grands talents, de bons entrepreneurs et que les coûts de démarrage d’une entreprise ici sont plus bas. Le résultat, c’est qu’avec le même dollar investi, les entreprises canadiennes peuvent en faire plus. Il en coûte en moyenne moitié moins au Canada, par rapport à la Silicon Valley, pour bâtir le même type d’entreprise. Ils constatent également que les employés ont une plus grande loyauté.

Q. C’est difficile de répondre pour soi-même, mais que considérez-vous comme votre principale force ?

R. La raison pour laquelle j’ai été choisie, surtout, c’est que j’ai une longue expérience organisationnelle, combinée à mon travail chez Real Ventures depuis presque six ans dans le capital de risque. J’ai travaillé pour eBay dans la Silicon Valley pendant quatre ans, j’ai lancé et contribué à faire évoluer Kijiji au Canada, j’ai travaillé pour Procter & Gamble. J’ai beaucoup d’expérience dans la gestion de grandes équipes, pour faire en sorte qu’elles restent concentrées sur leurs buts.

Q. Quelle est la prochaine étape pour l’écosystème technologique au Canada ? Beaucoup annoncent vouloir donner naissance ici aux prochains Google et Microsoft, mais ça ne semble pas près de se produire…

R. Je crois que le Canada est sur la bonne voie, nous allons voir une croissance continue. Ça prend beaucoup de temps pour créer de grandes entreprises dominantes. Nous en avons déjà beaucoup qui, je le crois, vont former la prochaine génération de sociétés technologiques. Il faut donner la chance à plus d’entreprises, dès leurs débuts, de croître.