La situation de Bombardier est déprimante pour les actionnaires. Elle a aussi un impact important sur les finances du gouvernement du Québec et l’investissement de la Caisse de dépôt et placement.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Ainsi, tout indique que le gouvernement du Québec devra dégonfler son surplus budgétaire de l’année en cours d’une somme oscillant entre 260 et 520 millions de dollars, selon mes renseignements. Cette diminution s’explique par la dévaluation probable de son investissement dans la Société en commandite Airbus Canada (SCAC), l’entité qui chapeaute les activités de l’avion A220 (ex-C Series).

Dans son dernier rapport mensuel, le gouvernement du Québec prévoyait empocher un surplus de 1,7 milliard de dollars au cours de l’année qui se termine le 31 mars 2020. Compte tenu de l’annonce de Bombardier, cette somme devrait plutôt se situer autour de 1,2 à 1,4 milliard.

Jeudi matin, la firme a indiqué qu’elle s’attendait à devoir dévaluer « significativement » sa participation dans SCAC, compte tenu des espérances de rendement moindres du programme à long terme. Dans le milieu financier, une baisse « significative » est perçue comme oscillant possiblement entre 20 et 40 %.

En 2016, le gouvernement du Québec a investi 1,3 milliard de dollars pour aider Bombardier à compléter son programme d’avions C Series. Depuis lors, la participation du gouvernement a conservé la même valeur, malgré les difficultés de l’entreprise, puisqu’on s’attendait à pouvoir en récupérer la totalité au 30 juin 2023, lorsqu’Airbus serait libre de racheter la part de Québec, en vertu des termes de l’entente.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Le gouvernement du Québec devra dégonfler son surplus budgétaire et cela s’explique par la dévaluation probable de son investissement dans la Société en commandite Airbus Canada, l’entité qui chapeaute les activités de l’avion A220 (ex-C Series), explique notre chroniqueur.

De fait, les normes comptables pour le secteur public commandent une dévaluation d’un placement gouvernemental seulement si la moins-value est durable. À ce jour, la firme externe embauchée par le gouvernement – KPMG – ne jugeait pas qu’une telle moins-value était durable. Avec l’annonce de Bombardier, tout indique que ce jugement changera.

Une dévaluation de 20 à 40 % de son investissement de 1,3 milliard équivaudrait à une fourchette de 260 à 520 millions.

Bombardier donnera des précisions sur le niveau de la dévaluation le 13 février. De son côté, KPMG doit déposer son rapport d’évaluation au gouvernement du Québec à la mi-février. C’est alors que le gouvernement saura précisément de quoi il retourne. La moins-value de son placement devrait être inscrite à la dépense de l’année courante et indiquée à la présentation du budget, en mars.

Ce n’est pas tout. Non seulement le placement pourrait être dévalué, mais la participation du gouvernement dans SCAC (16,44 %) pourrait être diluée. Bombardier a annoncé que les commanditaires de SCAC devront injecter des fonds additionnels pour permettre l’accélération de la cadence de production des A220, entre autres. Le gouvernement n’a pas fait son nid sur cette avance de fonds qui lui est réclamée, mais s’il décide de passer outre, sa part de 16,44 % sera réduite.

Québec a également un lot de 100 millions de bons de souscription de Bombardier, exerçable au prix de 2,21 $ l’action. Comme l’action de Bombardier avoisine 1,25 $ (contre 1,79 $ mercredi), le gouvernement n’a pas intérêt à exercer son option. L’écart théorique de valeur n’a pas à être passé à la dépense du gouvernement.

3,4 milliards pour racheter la Caisse

La Caisse de dépôt subit aussi les contrecoups des difficultés de Bombardier, en quelque sorte. L’institution a injecté l’équivalent de près de 2 milliards CAN en novembre 2015 dans Bombardier Transport, lui conférant 30 % des actions de cette entité de construction de trains.

Jeudi matin, Bombardier a une fois de plus annoncé de mauvaises nouvelles pour cette division de trains. Elle a perdu environ 230 millions au quatrième trimestre clos le 31 décembre, estime Bombardier, en raison d’une charge de 350 millions liée à des projets au Royaume-Uni, en Suisse et en Allemagne.

Ces problèmes récurrents de Bombardier Transport ne sont pas réjouissants pour la Caisse. Au moins, de tels mauvais rendements sont de nature à faire augmenter la participation de la Caisse, selon la convention entre les deux parties, qui pourrait ainsi passer à 32,5 % en 2020.

La direction de Bombardier ne cache pas sa volonté de racheter la participation de la Caisse. Selon leur convention, Bombardier devrait payer une somme à la Caisse de sorte que l’institution obtiendrait, au minimum, 15 % de rendement annuel composé sur son investissement de 2 milliards.

Ainsi, pour racheter la part de la Caisse, Bombardier devrait actuellement verser environ 3,4 milliards, au minimum, selon les termes de la convention d’actionnaires1. La somme est colossale, sachant que l’entreprise a dû vendre plusieurs actifs de qualité pour réussir à n’avoir pas plus de 2,6 milliards de liquidités au 31 décembre 2019. Et sachant que le coût d’un rachat de la Caisse grimpe mois après mois.

La question se pose : la Caisse parviendra-t-elle un jour à empocher ces rendements ? En Bourse, Bombardier vaut environ 3 milliards aujourd’hui, soit moins que la valeur de rachat minimale de la participation actuelle de la Caisse dans sa division des trains.

La Caisse continue de soutenir l’entreprise, indique son porte-parole, Maxime Chagnon. « À titre d’actionnaire de Bombardier Transport, la Caisse appuie les travaux continus de l’équipe de direction de BT pour améliorer la performance opérationnelle – incluant les mesures prises pour résoudre des enjeux liés à certains contrats. »

Au cabinet du ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon, dont le ministère gère la participation dans SCAC, on n’a pas voulu faire de commentaires.
1. L’investissement a été officiellement conclu le 11 février 2016, il y a 47 mois.