La PDG d’Aéro Montréal, Suzanne Benoit, hésite à le dire, mais son visage dépité ne laisse aucun doute. Ce n’est pas de gaieté de cœur que l’industrie aérospatiale a accepté de collaborer avec l’industrie de la construction pour y transférer certains des milliers d’employés qui ont perdu leur poste depuis le début de la crise.

Jean-François Codère
Jean-François Codère La Presse

Depuis des années, la pénurie de main-d’œuvre était « la » préoccupation centrale de l’industrie aéronautique montréalaise, hors Bombardier.

Des entreprises se rendaient aux grandes foires aéronautiques internationales sans même avoir l’intention d’y décrocher des contrats, faute de capacité à les remplir. D’autres achetaient des concurrentes en difficulté essentiellement pour s’adjoindre leur personnel. Aéro Montréal avait lancé en 2018 une campagne promotionnelle, sous le slogan « Ose l’aéro », pour convaincre les jeunes de remplir les classes des écoles spécialisées. On estimait qu’il faudrait combler 30 000 emplois avant 2027.

La pandémie a brusquement changé la situation. L’industrie a accepté de collaborer au plan mis de l’avant par le ministre du Travail, Jean Boulet, pour tenter de recycler certains de ses travailleurs dans d’autres domaines où la pénurie fait toujours rage, notamment la construction.

Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable, on a quand même déjà environ 4000 postes qui ont disparu.

Suzanne Benoit, PDG d’Aéro Montréal

« On veut les garder avec la Subvention salariale d’urgence, on le fait déjà beaucoup, mais si le programme prend fin à la fin novembre tel qu’annoncé, je ne sais pas ce qu’on va faire. Il ne faut pas rêver, on en a encore pour trois ou quatre ans de difficultés. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Suzanne Benoit, PDG d’Aéro Montréal

D’autres mises à pied pourraient donc survenir cet automne. Mme Benoit se dit incapable pour l’instant d’en estimer le nombre. « Au début [de la crise], je pensais qu’on en perdrait 4000 à 6000. Je me basais sur la crise financière. Mais là, je n’en ai aucune idée. »

Rapidement, la position du Grand Montréal comme troisième pôle aéronautique mondial en importance, derrière Seattle (Boeing) et Toulouse (Airbus), pourrait être menacée.

« Notre rang est à risque. On va être de moins en moins attrayant pour des investissements étrangers, notre bassin de talent va s’effriter d’année en année. »

Deux ans de subvention ?

Aéro Montréal travaille fort à essayer de trouver des solutions pour endiguer cette désertion, mais pour l’instant, il n’y en a pas mille à l’horizon.

S’il n’y a pas d’aide gouvernementale, les gens vont peut-être accepter de travailler trois jours par semaine pendant un bout, mais pas très longtemps. On veut les garder, mais on est conscients qu’ils ont des dettes, une hypothèque, qu’ils doivent nourrir leur monde.

Suzanne Benoit, PDG d’Aéro Montréal

« Si on veut garder une masse critique de talents, il faut que la subvention salariale dure encore au moins deux ans » pour les industries le plus durement touchées, comme l’aéronautique et le tourisme, juge Mme Benoit.

Plutôt que de poireauter à la maison ou dans l’usine, où les volumes de production ont baissé d’environ 50 %, les employés subventionnés pourraient être envoyés en formation, croit-elle. L’industrie est justement au cœur d’une transformation où sa production fait appel à de plus en plus d’automatisation, de données, etc.

« S’ils vont travailler dans la construction pendant quatre ans et qu’ils reviennent, ils vont être complètement dépassés. »

Mme Benoit portera donc une oreille attentive au discours du Trône, qui doit être prononcé ce mercredi.

« La semaine passée, on recevait des échos hyper positifs d’Ottawa, on entendait qu’il y aurait peut-être enfin une approche sectorielle. Là, on entend d’autres signaux. La subvention salariale est hyper importante pour notre industrie. »