Plus besoin de posséder une épicerie ou un restaurant pour passer une commande à Saputo. Le fabricant de fromage a commencé à vendre directement au commun des mortels au moyen d’un nouveau site web. Une stratégie adoptée par d’autres entreprises du secteur agroalimentaire, mais de façon différente.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

« De notre frigo au vôtre : les produits Saputo livrés directement à votre porte ! », dit la publicité de Saputo affichée sur Facebook depuis quelques jours.

Le géant montréalais du fromage explique qu’il se retrouve « avec un surplus d’inventaire » à cause « des changements sur le marché » et qu’il souhaite « éviter le gaspillage de [ses] délicieux produits » en les offrant sur l’internet.

Un nouveau site web – lefrigosaputo.ca – a été créé pour l’occasion. La livraison à domicile est offerte dans toutes les régions du Québec, sauf Gatineau et le nord-est de Saint-Hyacinthe, signale le site, au coût fixe de 5 $ sur les commandes de moins de 100 $. Sinon, c’est gratuit.

Saputo précise que « cette opportunité [est] offerte pour un temps limité » et que les produits disponibles dans son frigo varient constamment. Jeudi, en plus du fromage (ricotta, chèvre, mozzarella, brie), le géant de l’agroalimentaire vendait du lait au chocolat, de gros sacs de 20 kg de farine de marque Belvario et de la sauce à pizza.

Il n’a pas été possible hier d’en apprendre davantage sur cette nouvelle stratégie d’affaires ; l’entreprise n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue.

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE SAPUTO

Saputo a présenté son nouveau service sur les réseaux sociaux.

« Une stratégie très agressive »

Chose certaine, les prix sont pour le moins alléchants. Le brie Bise du matin est vendu 2,19 $ (plutôt que 5,49 $ chez IGA), le Sir Laurier d’Arthabaska 3,33 $ (au lieu de 8,99 $ chez Metro) et le fromage La Sauvagine à 2,99 $ (plutôt que 7,99 $ chez Provigo), par exemple.

Expert en distribution alimentaire à l’Université Dalhousie, Sylvain Charlebois est abasourdi par de telles aubaines. « C’est une stratégie très agressive. Je n’ai jamais vu au Canada un transformateur tenter de concurrencer un détaillant sur le prix. Je serais curieux de savoir ce que Sobeys et Loblaw en pensent. »

Depuis le début de la pandémie, rapporte-t-il, plusieurs entreprises qui approvisionnent des restaurants et des clients institutionnels ont effectué un « pivotage stratégique ». C’est-à-dire qu’elles ont « décidé de desservir un autre type de clientèle », résume l’universitaire en donnant Sysco et Gordon Food Service en exemple. Les deux vendent désormais aux particuliers.

Mais « toutes les entreprises que j’ai vu pivoter n’offraient pas de gros rabais […] Ou bien Saputo veut faire de la place pour entreposer, ou bien il tente de développer un nouveau marché.

Sylvain Charlebois, expert en distribution alimentaire à l’Université Dalhousie

Le distributeur montréalais de fruits et légumes Hector Larivée a commencé à vendre directement aux consommateurs. Hier, les ananas étaient vendus 3,95 $ pièce, les mangues rouges, 1,50 $ et le brocoli, 2,75 $, des prix similaires à ceux des supermarchés.

Au Conseil de la transformation alimentaire du Québec, on a suggéré aux entreprises ayant des surplus après la fermeture des écoles, des cafétérias et des restaurants d’utiliser l’épicerie en ligne Maturin, relate la PDG, Sylvie Cloutier. « La plupart, pour ne pas perdre des ventes en épicerie, ont positionné le produit à un prix similaire. Ils ne voulaient pas se cannibaliser de l’autre côté. »

Consommateurs mécontents

Sur le site de Saputo, des dizaines d’internautes ont très rapidement flairé la bonne affaire.

Or, tout aussi rapidement, le transformateur a reçu des dizaines de commentaires sur Facebook de consommateurs mécontents qui n’arrivaient pas à passer une commande en ligne.

Des résidants de Lavaltrie, Joliette, Repentigny et Mont-Laurier ont écrit à l’entreprise pour lui signifier qu’ils recevaient un message indiquant que la livraison n’était pas offerte dans leur région. Dans plusieurs cas, Saputo leur a transmis une réponse en apparence automatisée leur proposant « d’actualiser la page » ou réitérant que toutes les régions du Québec sauf Gatineau et le nord-est de Saint-Hyacinthe sont servies.

La Presse a tenté de faire une transaction. Si l’étape du code postal ne fonctionnait pas, il fut néanmoins possible de se rendre jusqu’à l’étape du paiement sans problème.