Petits et grands brasseurs manquent de bouteilles depuis que les épiciers ne reprennent plus les contenants consignés. Si bien que les usines de Molson, Labatt et Sleeman sont forcées de tourner au ralenti et que la survie de microbrasseries est en péril, a appris La Presse. Malgré un ultimatum de Québec, les détaillants refusent que leurs clients leur rapportent des bouteilles vides.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

« Les détaillants ont décidé de ne plus honorer l’entente conclue avec RECYC-QUÉBEC et le ministère de l’Environnement. La consigne n’a jamais été suspendue. C’est une décision unilatérale de leur part », déplore Patrice Léger Bourgoin, directeur général de l’Association des brasseurs du Québec (ABQ).

Six semaines plus tard, les usines de bière doivent ralentir la cadence. Si ça continue, des quarts de travail pourraient être supprimés et « ultimement, on va transférer de la production vers d’autres provinces », avance M. Léger Bourgoin en parlant des grands brasseurs.

Du côté des microbrasseries, « pour plusieurs, c’est la catastrophe », poursuit-il, prédisant des faillites si la situation perdure trop longtemps. « Je fournis des bouteilles à 14 microbrasseries. Je ne peux pas en inventer. Je n’en ai plus ! »

Jean-François Gravel, cofondateur et copropriétaire de Dieu du Ciel !, a acheté des bouteilles neuves – au double du prix – en voyant poindre à l’horizon la pénurie de bouteilles usagées. Une décision qui a touché à la fois ses liquidités et la rentabilité de chacune des caisses de bière qu’il vend.

L’avenir l’inquiète. Car sa réserve « va s’écouler en mai » et il n’a aucune garantie d’avoir des bouteilles en juin. Si ce n’est pas le cas, une bonne partie de son chiffre d’affaires « va tomber en dormance », résume l’entrepreneur, qui utilise aussi des canettes. « Normalement, la chaîne est en équilibre, mais là, ça s’écroule… »

Le hic, c’est que les bouteilles neuves ne peuvent pas régler le problème de pénurie. Les usines qui les fabriquent ne sont pas adaptées pour faire des volumes suffisants pour combler 100 % de la demande sur le marché.

« C’est aussi une question environnementale. On veut empêcher les gisements de sable de disparaître », explique M. Léger Bourgoin, déprimé de constater que les bouteilles se retrouvent présentement dans le bac de recyclage, c’est-à-dire à l’enfouissement, règle générale.

Pas question, disent les épiciers

Considérant « l’urgence de la situation » et ses impacts, Québec a écrit au Conseil canadien du commerce de détail (CCCD) et à l’Association des détaillants en alimentation du Québec (ADA), le 27 avril.

« Nous vous enjoignons donc de nous soumettre d’ici mercredi le 29 avril 2020 à midi, une proposition de reprise graduelle des activités de récupération des contenants consignés qui, tout en respectant les consignes de santé publique, permette raisonnablement de vous acquitter de vos obligations », y est-il écrit.

Québec n’a pas reçu le plan de match souhaité.

« Fragiliser [des] opérations comme les nôtres avec des intrants externes [des contenants utilisés] n’est tout simplement pas une option envisageable », ont écrit le CCCD et l’ADA, de même que la division québécoise du Conseil canadien de l’industrie des dépanneurs.

Le syndicat des TUAC, qui représente des milliers d’employés de supermarchés, croit pour sa part que « la manipulation de contenants souillés de salive représente un risque de contamination supplémentaire et injustifié », peut-on lire dans une lettre transmise à Québec. Le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, leur a répondu que cette tâche « peut se faire de manière sécuritaire » en respectant diverses mesures.

Les détaillants affirment que leur principale préoccupation est plutôt le respect de la distanciation physique.

« Notre objectif est d’éviter les retours dans les magasins, insiste Stéphane Lacasse, porte-parole de l’ADA. Des clients qui attendent à la gobeuse, ça bloquerait l’entrée. Souvent, la courtoisie est dans l’entrée. » L’Association suggère des collectes « à l’extérieur », en partenariat avec des organismes de charité ou même dans des arénas inutilisés.

Le CCCD « cherche une meilleure façon de faire » la collecte. Mais rejette l’idée d’installer des tentes dans les stationnements, car cela serait trop complexe. « C’est surtout la question des assurances et des permis avec les villes », précise son porte-parole Jean-François Belleau.

Dans leur lettre à Québec, les cosignataires invitent « tous les partenaires à se montrer plus créatifs, plus ouverts et plus respectueux de [leurs] nouvelles réalités opérationnelles » qu’ils jugent incomprises par le gouvernement.