Les propriétaires du tristement célèbre CHSLD Herron de Dorval viennent de vendre deux établissements de leur réseau : le Marquis de Tracy I et le Marquis de Tracy II, en Montérégie. Ces résidences se sont attiré leur lot de mises en garde des autorités sanitaires ces dernières années. Aujourd’hui, elles tombent entre les mains de deux partenaires aux parcours singuliers.

Hugo Joncas
Hugo Joncas La Presse

La famille Chowieri, du groupe Katasa, récolte 21,53 millions. Les acheteurs, Ritchie Wang et Pierre-Paul Dorélien, en sont à leur premier investissement ensemble. Le premier est spécialiste en activités cliniques pour personnes âgées au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, l’organisme qui devait surveiller le CHSLD Herron.

Le deuxième, Pierre-Paul Dorélien, a été poursuivi par d’anciens partenaires pour des « trop-perçus » de 850 000 $ à la résidence pour personnes âgées Beauharnois, révèlent des documents de cour.

Selon la poursuite contre lui intentée en 2017, il était actionnaire de l’établissement et le dirigeait avec sa conjointe, Lyne Caron.

PHOTO TIRÉE DE LINKEDIN

Pierre-Paul Dorélien

De 2011 à 2014, ses trois partenaires lui faisaient confiance lorsqu’il leur disait que « les affaires [allaient] bien et que la valeur de la Résidence augment[ait] en raison de plusieurs projets d’agrandissement », selon une requête déposée au palais de justice de Salaberry-de-Valleyfield.

Mais en 2016, deux acheteurs potentiels ont fait faire une revue diligente des livres et se sont rendu compte que les loyers perçus n’étaient pas les mêmes que ceux inscrits aux baux, selon la poursuite des anciens partenaires.

Ils se seraient aussi rendu compte que la résidence payait les assurances automobile de Pierre-Paul Dorélien et de sa conjointe. Les frais de gestion qu’il s’accordait par l’entremise de sa société, Service immobilier Peace and Love, excédait aussi « de plusieurs centaines de milliers de dollars la rémunération prévue aux documents consultés », selon leur requête.

Les plaignants ont déclaré qu’ils ne pouvaient pas finir leur enquête « en raison du manque de documents ou de la négligence, refus ou omission de Dorélien de communiquer les informations demandées ».

L’affaire s’est réglée à l’amiable en 2018. Lui et ses ex-partenaires, qui détenaient aussi des parts de deux autres établissements, se sont partagé les résidences et Pierre-Paul Dorélien a conservé le Manoir Le Sapinois, à Pincourt.

« Je ne veux pas revenir en arrière »

Contacté par La Presse, le nouveau copropriétaire du Marquis de Tracy n’a pas voulu dire pourquoi il n’aurait pas fait approuver par ses partenaires les frais de gestion supplémentaires qu’il a versés à son entreprise, détaillés dans la poursuite et l’interrogatoire hors cour qu’il a subi en 2017. « Je ne veux pas revenir en arrière », dit-il.

Selon lui, ses ex-coactionnaires ne digéraient pas le succès qu’il obtenait dans sa gestion.

« Quand tout va bien, tout le monde te laisse tranquille, tout le monde te laisse travailler, dit-il. Mais à la fin de la journée, Pierre-Paul était en train de grandir ailleurs, de s’associer à d’autres joueurs. Et là, ça a créé des malaises. Et c’est là que les frais de gestion, je n’y avais plus droit. »

Selon ses réponses lors de l’interrogatoire de 2017, Pierre-Paul Dorélien a aussi versé une partie du salaire d’une employée de Peace and Love travaillant à la résidence Beauharnois sous la forme d’un « montant comptant ».

« Pour diminuer… pour diminuer les dépenses dans nos livres, on faisait ça », a-t-il expliqué à l’avocate Catherine Cloutier.

Fausse infirmière

Pierre-Paul Dorélien a aussi embauché une fausse infirmière dans quatre des résidences qu’il dirigeait, selon un dossier disciplinaire de l’Ordre des infirmières du Québec (OIIQ). Roya Karimi Dermani a plaidé coupable à 65 accusations liées à l’exercice illégal de la profession, toujours dans ses établissements.

À la Résidence des Boulevards, sur le Plateau Mont-Royal, elle occupait même le poste d’infirmière-chef.

Pierre-Paul Dorélien explique qu’elle avait utilisé la carte d’infirmière de sa sœur pour se faire engager. « C’est très grave, ce qu’elle a fait », dit-il. Mais il assure qu’il ignorait tout de son subterfuge, dont elle a usé de 2013 à 2017.

Le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal « préoccupé »

Quant à son nouveau partenaire Ritchie Wang, il en est à son premier investissement dans des résidences pour personnes âgées. Jusqu’ici, il travaillait plutôt pour le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal. Précisément l’autorité qui devait surveiller la résidence Herron, l’établissement du groupe Katasa de la famille Chowieri, où 47 personnes sont mortes durant la première vague de la pandémie.

D’ailleurs, sa transaction avec eux fait sourciller son employeur.

La situation que vous portez à notre attention est prise très au sérieux et fait présentement l’objet d’une analyse légale par notre service du contentieux.

Annie Charbonneau, porte-parole du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, dans un courriel

Dans un deuxième message, elle précise que « l’analyse légale en cours nous permettra de faire la lumière sur la situation, notamment sur l’apparence de conflit d’intérêts et de conflit d’intérêts [sic]. Nous sommes préoccupés par la perception négative que cela pourrait occasionner dans l’œil de la population que nous desservons ».

Dans un courriel à La Presse, Ritchie Wang précise qu’il a exercé différentes fonctions au CIUSSS, « dont spécialiste en activités cliniques et chef d’unité dans une unité à Lachine prenant soin des personnes âgées atteintes de la COVID lors de la deuxième vague ».

Il confirme avoir toujours un lien d’emploi avec l’organisation, mais affirme être en congé sans solde.

« J’ai l’intention de me consacrer à la tâche de m’assurer que les résidences à Sorel-Tracy soient bien gérées dans l’intérêt des résidants, et pour ce faire, il est possible que je quitte le CIUSSS sous peu afin d’avoir plus de temps », écrit-il.

Il assure qu’il ne connaissait pas la famille Chowieri avant de faire l’acquisition de leurs établissements. « Nous étions simplement très intéressés par cette opportunité de contribuer à améliorer le bien-être des personnes âgées. »

Le CIUSSS assure que Ritchie Wang n’a jamais eu à intervenir auprès des propriétaires de la résidence Herron.

De son côté, les Chowieri n’ont pas souhaité s’exprimer. « Nous ne commentons pas ce genre de transactions », a simplement écrit Katherine Chowieri, gérante chez Katasa, dans un message texte.

La famille a accordé un solde de prix de vente de 3,88 millions sur le Marquis de Tracy. Pierre-Paul Dorélien et Ritchie Wang ont jusqu’en 2026 pour le rembourser, à un taux de 3,75 %, selon les deux actes figurant au registre foncier.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Le Marquis de Tracy I, avenue du Major-Beaudet à Sorel-Tracy, vendu par la famille Chowieri, propriétaire de la résidence Herron

Des résidences sous surveillance

Sous la direction des Chowieri, du groupe Katasa, le Marquis de Tracy a connu son lot d’ennuis avec les autorités sanitaires de la Montérégie.

Juste avant l’apparition des premiers cas de COVID-19 au Québec, en février 2020, la directrice Samantha Chowieri recevait une lettre du CISSS au sujet du Marquis de Tracy I. La missive mentionnait notamment des problèmes de personnel insuffisant, de sonnettes d’alarme non fonctionnelles et d’offre de service inférieure à ce que la résidence déclarait.

« Aussi, […] certains résidents n’ont pas reçu le service du bain pendant les vacances de deux semaines de la préposée aux bains en raison de la pénurie de personnel, écrivait le CISSS, quelques semaines avant l’explosion des cas dans les résidences pour personnes âgées. Nous vous demandons de créditer tous les résidents qui n’ont pas reçu le service du bain (ou tout autre service) qui a été payé et non reçu. »

En mars 2021, les autorités sanitaires se sont rendues au Marquis de Tracy II à la suite d’un signalement pour un dégât d’eau.

« Lors de cette visite, il fut constaté […] que de l’eau provenant du toit s’est infiltrée dans la résidence occasionnant des dommages dans les corridors et dans au moins trois chambres de résidents », selon la lettre qu’a obtenue La Presse après une demande d’accès à l’information.

Le document indique aussi qu’un des ascenseurs était hors d’usage « depuis plusieurs mois ».

Changement de propriétaire

La Presse a voulu savoir si le CISSS de la Montérégie-Centre, qui accorde les permis de résidences à Sorel-Tracy, croit que le changement de propriétaire va redresser la situation. L’organisme n’a pas répondu directement à la question.

La porte-parole Martine Lesage signale qu’une visite d’Agrément Canada cet automne doit permettre de renouveler les certificats de conformité du Marquis de Tracy.

« Le CISSS de la Montérégie-Centre assurera auprès des nouveaux exploitants les suivis qui sont prévus auprès de toute résidence. »

— Avec la collaboration d’Ariane Lacoursière, La Presse