Bien que le gouvernement ait dévoilé la semaine dernière les grandes lignes entourant l’entrée en vigueur du passeport vaccinal, certains restaurateurs et propriétaires de bar ont l’impression de nager dans le brouillard, à un peu plus de 24 heures de son déploiement.

Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

Par ailleurs, le gouvernement a finalement annoncé lundi que VaxiCode, l’application qui permet de télécharger et de présenter sa preuve vaccinale, est désormais offerte aux utilisateurs d’appareils Android. Jusqu’à maintenant, seuls les propriétaires d’appareils Apple pouvaient la télécharger.

Mais alors que le passeport sera indispensable pour certaines activités dès mercredi, des propriétaires d’établissement estiment que le processus manque de clarté. « Ils nous envoient des grandes lignes en partant du fait que tout ira bien. Qu’est-ce qu’on fait si ça ne va pas bien ? Qu’est-ce qu’on fait si un client insulte un employé ? », demande Pierre Thibault, président-fondateur de la Nouvelle Association des bars du Québec (NABQ) et propriétaire de la Taverne Saint-Sacrement, dans le Plateau-Mont-Royal. « Je m’attendais à plus de précisions. »

« Par exemple, s’il y a deux personnes qui arrivent et qui disent que c’est contre la Charte des droits et libertés et qu’elles veulent entrer, j’appelle qui ? La police ? La CNESST [Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail] ? »

Bien que le ministre de la Santé, Christian Dubé, ait expliqué les grandes lignes concernant la mise en application du passeport au cours d’une conférence de presse, M. Thibault, qui a bien l’intention de se conformer à la loi, aurait voulu être davantage informé. « On n’est pas toujours en train d’écouter les conférences de presse. En tout respect, on travaille. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Victor Afonso, copropriétaire des restaurants Tapeo et Mesón

Victor Afonso, copropriétaire des restaurants Tapeo et Mesón, dans le quartier Villeray, juge également que plusieurs questions demeurent en suspens. « Ce n’est pas encore très clair, admet-il. On comprend qu’on doit scanner le passeport des gens. Mais lorsqu’un client régulier est pleinement vacciné, est-ce que je peux l’inscrire dans le système pour ne pas le scanner chaque fois qu’il vient ? »

Mais au-delà du passeport et des autres règles mises en place, M. Afonso implore le gouvernement de s’attaquer au problème de la pénurie de main-d’œuvre, sans quoi les restaurants ne survivront pas et « il n’y aura plus personne à scanner ».

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Marc-André Jetté, propriétaire du restaurant Hoogan et Beaufort

Dans le quartier Rosemont, Marc-André Jetté, propriétaire du restaurant Hoogan et Beaufort, indique pour sa part qu’il « avait hâte » qu’une telle mesure soit mise en place. Il a organisé lundi une rencontre avec son équipe afin d’établir un protocole concernant les clients qui ne voudraient pas se plier à la règle. « Le port du masque, les plexiglas, ça, c’était compliqué. Scanner un téléphone, ce n’est pas si compliqué », dit-il, ajoutant dans la foulée que la procédure risque toutefois de ralentir le service.

Que faire avec les clients récalcitrants ? « Ceux qui ne comprennent pas, ils partiront. C’est la loi », répond-il sans détour.

Du côté de l’Association Restauration Québec (ARQ), François Meunier, vice-président aux affaires corporatives et gouvernementales, estime pour sa part que les règles sont claires. L’Association a même fait parvenir à ses membres, par infolettre, les détails entourant la mise en application du passeport vaccinal, peu de temps après le point de presse de M. Dubé. La vérification du statut vaccinal des touristes – qui devront présenter une preuve d’identité avec photo et la preuve vaccinale fournie par leur pays ou une autre province canadienne –, les deux semaines de rodage sans sanction et l’âge limite pour demander le passeport sont autant de grandes lignes que l’ARQ a envoyées à ses membres.

Fermetures de salles à manger

Or, malgré tout, les commentaires publiés sur la page Facebook de l’ARQ au cours de la dernière semaine tendent à démontrer que la mise en application suscite encore beaucoup de questions. À quel type de sanction s’exposent les restaurateurs qui ne vérifieront pas le passeport vaccinal ? Où puis-je consulter la loi ou le décret sur le passeport vaccinal ? Les personnes en situation d’itinérance sont-elles exemptées ?

Jugeant que le passeport devenait trop difficile à gérer dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, certains restaurateurs ont même décidé de fermer leur salle à manger et de s’en tenir aux livraisons et aux commandes pour emporter. Il s’agit toutefois d’une minorité, tient à préciser l’ARQ.

C’est le cas de Gislaine Tellier, propriétaire de Resto Maniac 131, spécialisé dans le poulet frit, à Sainte-Émélie-de-l’Énergie, dans Lanaudière, qui a affirmé sur Facebook avoir décidé de fermer sa salle à manger qui compte 24 places. Cette dernière se dit mal à l’aise « d’accepter certains clients et d’en refuser d’autres ». Une information qu’elle a ensuite confirmée à La Presse, au téléphone. « Présentement, on est déjà en manque de personnel, ajoute-t-elle. On ouvre quatre jours sur sept avec des heures réduites. Si, en plus de ça, il fallait que je me trouve quelqu’un juste pour [gérer] le passeport vaccinal, je ne m’en sortirai pas. »

« Pour ne pas créer de conflit [avec les clients que je refuserais], on est aussi bien de faire juste du take-out », dit-elle. Mme Tellier tient toutefois à dire qu’elle ne s’oppose pas aux mesures sanitaires.

Celle-ci affirme que sa salle à manger restera fermée tant et aussi longtemps que l’on imposera le passeport vaccinal. « À moins que je trouve une solution miracle ou que des [candidats] se mettent à faire la queue pour travailler dans mon restaurant », lance-t-elle avec un sourire dans la voix.