(Québec) Jean Charest a dit que c’était « le plus beau jour » de sa vie publique. C’était « le genre de projet qui justifie qu’on fasse le saut en politique », a-t-il soutenu, en conférence de presse. Le 9 mai 2011, son gouvernement a levé le voile sur le Plan Nord, un projet gigantesque de mise en valeur des ressources naturelles au-delà du 49parallèle, en fait sur les trois quarts du territoire québécois.

Denis Lessard
Denis Lessard La Presse

Tout le monde s’est rassemblé à Lévis pour le lancement. Les chiffres frappaient l’imagination : 80 milliards d’investissements publics et privés, sur les 25 années à venir, 20 000 emplois par année, nouveaux ou consolidés, sur la même période.

« Les Québécois seront actionnaires du Plan Nord », a promis Jean Charest. Seule ombre au tableau, le prix des métaux avait atteint un sommet au même moment. Les années suivantes, dans ce secteur éminemment cyclique, allaient être décevantes.

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Accompagné de sa vice-première ministre, Nathalie Normandeau, et de plusieurs partenaires du projet, Jean Charest dévoile le Plan Nord, à Lévis, le 11 mai 2011.

« On parle encore du Plan Nord aujourd’hui. Il a duré. J’en suis très fier », a souligné cette semaine M. Charest en entrevue. « Il s’agissait d’organiser une vision cohérente, de donner une logique au développement qui donnera des retombées locales », rappelle-t-il.

Même le New York Times avait publié un éditorial pour dire qu’il s’agissait d’un projet historique, un des plus importants sur le plan environnemental.

Jean Charest

Dès qu’il mettait le pied à l’étranger, il parlait de ce Plan Nord, « c’était une carte de visite formidable ». L’Ontario voulait copier la formule, en Colombie-Britannique, la libérale Christy Clark s’était fait réélire avec un « copier-coller » du plan québécois.

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Jonatan Julien, ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles

Il y a 10 ans, Jonatan Julien était comptable dans un organisme public. « J’étais un citoyen sans implication politique, pourtant, je me souviens bien de l’annonce du Plan Nord, cela a réussi à frapper l’imagination », observe celui qui, depuis deux ans, est ministre des Ressources naturelles. Le gouvernement Charest a réussi « une opération de marketing qui a ouvert des perspectives ». Mais, devenu ministre, il a réalisé que la Société du Plan Nord « n’était pas capable de donner un bilan probant des résultats » précis sur les 90 actions annoncées. Avec des cibles ramenées à 49, l’organisme de 70 employés devra davantage rendre des comptes, produire des résultats tangibles, « moins faramineux, mais plus concrets », promet-il.

Québec a annoncé en décembre 2020 le « Plan d’action nordique », une nouvelle étiquette pour le programme. Mais le document caquiste évite de prédire le niveau des investissements du secteur privé. Québec promet 780 millions d’investissements publics sur trois ans (1,4 milliard avec Ottawa) surtout pour « améliorer la qualité de vie » des gens.

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Le Plan Nord n’a pas eu l’effet de levier électoral que Jean Charest espérait. Il sera défait lors des élections l’année suivante.

À son lancement en mai 2011, le projet devait servir de tremplin électoral au Parti libéral du Québec. Charest sera défait l’année suivante, Pauline Marois mettra sous le tapis ce Plan Nord, remplacé par « Le Nord pour tous », un programme davantage tourné vers les communautés nordiques.

Les minerais « critiques et stratégiques »

En 2011, Québec prédisait 11 nouveaux projets miniers avant 2016. Il y en a quatre, en date d’aujourd’hui : Glenmore (2013), Nunavik Nickel (2014), Éléonore (2015) et Stornoway (2016). L’indienne Tata Steel Mineral remettra en production les anciens gisements de l’Iron Ore, à Shefferville. ArcelorMittal a beaucoup investi et presque doublé sa production depuis le lancement de 2011. Selon les chiffres de l’Association minière du Québec, les emplois directs sont passés de 4800 en 2011 à 7400 en 2018.

Les investissements n’atteindront pas les niveaux promis. On les estime actuellement à 21 milliards de dollars environ. Ils ont fluctué, de 3,2 milliards en 2012 à 1,7 milliard en 2015. Il y a longtemps que la cible de 80 milliards a été mise de côté.

Au-delà des cibles, la mise en place d’un plan concerté de développement aura été bénéfique à toute la région. Québec a acheté les installations portuaires de Pointe-Noire, près de Sept-Îles, longtemps paralysées par une faillite. Beaucoup prédisaient l’échec de l’opération, mais les sceptiques ont été confondus. Plus de 11 millions de tonnes de minerai y ont transité l’an dernier, des centaines d’emplois consolidés. « Cela a désenclavé toute la région », observe Armand McKenzie, ancien porte-parole autochtone devenu consultant dans le secteur minier. Ex-dirigeant chez Tata Steel, M. McKenzie insiste, même si les objectifs ambitieux de 2011 n’ont pas été atteints, le Plan Nord aura été bénéfique pour ce territoire. « Il reste beaucoup à faire pour les infrastructures communautaires », en particulier pour les Innus, « qui ont dû faire avec ce qu’on leur offrait et s’entendre directement avec les minières », relève-t-il.

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La mine Renard de Stornoway

D’autres investissements ont été faits. Il suffit de penser à la route qui monte jusqu’au mont Otish, essentiellement pour la mine Renard de Stornoway. La mine s’est défaite des problèmes de production pour se heurter aux faibles prix du diamant. Il y aura un jour un chemin de fer entre Pointe-Noire et Schefferville.

Le prix des métaux est en hausse. Mais outre les minerais de fer, de zinc et de cuivre, d’autres produits émergent. Les minéraux « critiques et stratégiques » pourraient bien consolider la relance du Nord. Les États-Unis ont déjà traversé des pénuries de matières premières, de pétrole par exemple en 2004, et n’accepteront plus d’être à la merci des pays de l’Est ou de la Chine pour des alliages spéciaux, souvent pour l’électronique, parfois pour le militaire.

« S’il y a quelque chose à surveiller, ce sont ces minéraux stratégiques », insistent d’une seule voix MM. Charest et Julien. Sous Biden, les Américains veulent signer des ententes avec le Canada. Lithium, scandium, gallium, vanadium, niobium, des productions bien moins gigantesques que les montagnes de fer de Schefferville. Mais plus névralgiques.