(Ottawa ) Le gouvernement Trudeau a fait ses calculs. Et les chiffres sont impressionnants. La création d’un réseau national de garderies universel et abordable aura un impact sur la croissance de l’économie canadienne aussi important que l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) dans les années 1990.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Selon les projections du ministère des Finances, un programme national de garderies qui s’inspire du modèle québécois entraînera une croissance de 1,2 % du produit intérieur brut canadien.

« C’est une politique économique qui va nous permettre d’avoir une croissance plus forte et une productivité plus forte aussi », affirme d’emblée la ministre des Finances, Chrystia Freeland, qui continue de louanger la politique avant-gardiste en la matière adoptée par le gouvernement du Québec il y a près de 25 ans.

Et c’est parce qu’il s’agit d’une politique économique sensée, dit-elle dans une entrevue accordée à La Presse 24 heures après le dépôt de son premier budget fédéral, qu’elle entend déployer les efforts requis pour concrétiser ce programme national qui n’a jamais abouti au cours des 50 dernières années malgré les promesses des gouvernements précédents.

Sa détermination dans ce dossier est aussi vive que celle qu’avait affichée l’ancien ministre des Finances Paul Martin quand il avait affirmé, dans son fameux budget de 1995, qu’il éliminerait le déficit « contre vents et marées » (Come Hell or High Water).

« Il y a beaucoup de choses que l’on doit faire. Mais oui, j’ai beaucoup de détermination vis-à-vis de ce projet et cela, pour deux raisons. C’est vraiment un plan avec un grand impact économique pour nous. La comparaison avec l’ALENA n’est pas mon idée. Ce sont les fonctionnaires au ministère des Finances qui en ont fait l’analyse. C’est donc un programme qui peut avoir le même effet sur l’économie que l’ALENA. Ce sera un grand pas en avant pour le Canada et l’économie canadienne », a affirmé la ministre.

Mme Freeland a souligné que l’idée maîtresse de son budget « est la croissance de l’économie ». Et les 30 milliards de dollars qu’elle propose d’investir dans la création d’un réseau national au cours des cinq prochaines années vont rapporter des dividendes, dit-elle en citant l’économiste québécois Pierre Fortin, qu’elle a consulté durant les tables rondes prébudgétaires qu’elle a menées.

« On sait que ça va fonctionner », a-t-elle affirmé, montrant l’exemple au Québec du taux de participation plus élevé des femmes au marché du travail que dans le reste du pays. « Ce n’est pas juste une idée européenne qui n’est pas bien adaptée aux conditions nord-américaines ou aux conditions canadiennes. C’est possible de le faire chez nous. Le Québec l’a fait et on peut maintenant parler de résultats économiques concrets. Ce ne sera pas une quelconque expérience du gouvernement. »

L’objectif d’Ottawa est de réduire de moitié les frais moyens de services de garde partout à l’extérieur du Québec d’ici la fin de 2022, des frais qui peuvent atteindre quelque 60 $ par jour par enfant dans la région de Toronto, par exemple. D’ici 2025-2026, année où le fédéral investira 8,3 milliards de dollars par année dans ce programme, on vise une moyenne de 10 $ par jour pour toutes les places autorisées en garderie au Canada.

Selon Mme Freeland, les gens d’affaires appuient l’intention d’Ottawa d’implanter le modèle québécois sur l’ensemble du territoire canadien.

« Je pense qu’il y a maintenant un consensus national autour de cela, dit-elle. Pendant près de 50 ans, c’était un consensus entre les féministes du Canada. Maintenant, les gens de Bay Street analysent aussi les chiffres qui viennent du Québec. Il y a aussi des économistes du Québec qui travaillent à Bay Street. J’ai trouvé que les gens qui ont de l’expérience au Québec comprennent beaucoup mieux cette question. »

Si elle tient à remercier le Québec et les féministes de la province qui ont su faire preuve d’audace, Mme Freeland souhaiterait aussi s’entretenir avec Pauline Marois, celle qui a piloté le dossier au sein de l’ancien gouvernement de Lucien Bouchard et qui a aussi été ministre des Finances et plus tard première ministre du Québec.

« Je n’ai pas encore eu l’occasion de lui parler. Mais j’espère qu’elle sera prête à s’entretenir avec moi pour me donner des conseils pour bien réaliser ce projet », a-t-elle lancé.

Mme Freeland sait toutefois que la partie est loin d’être jouée, même si Ottawa est prêt à investir massivement. Elle devra obtenir le concours des provinces. Les pourparlers avec certaines d’entre elles pourraient être corsés. C’est le ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social, Ahmed Hussen, qui pilotera les négociations.

Pour l’heure, elle affirme qu’il faut donner le temps aux provinces d’examiner l’offre d’Ottawa avant d’entreprendre des pourparlers. Mais des « conversations en général » ont déjà eu lieu avec certaines d’entre elles.

« Je ne pense pas que cela soit une surprise pour personne. C’était un élément central de notre budget. On va commencer avec les partenaires qui sont les plus intéressés dans ce projet. Il y a déjà des provinces qui ont fait beaucoup et qui ont des cibles ambitieuses. »

Dans le cas du Québec, la ministre prédit que les pourparlers vont aller rondement. « La décision du fédéral est une bonne nouvelle pour le Québec. Le Québec a construit un système sans un grand appui du côté fédéral. Maintenant, le fédéral sera là, et ça doit être une bonne chose pour le Québec », a-t-elle dit.

Chose certaine, la ministre Freeland n’entrevoit pas de bataille de compétence avec le Québec, disant entretenir de très bonnes relations avec son homologue québécois Eric Girard. Les deux échangent fréquemment des textos, a-t-elle relaté.