L’enseignement à distance a certainement changé la façon dont se donnent les cours dans les universités du Québec, mais qu’en est-il de l’impact de la COVID-19 sur le contenu des cours ? Des professeurs de facultés de gestion montréalaises parlent de l’impact des bouleversements de la dernière année sur la formation des futurs gestionnaires.

Antoine Trussart Antoine Trussart
La Presse

« La COVID-19 nous donne plein d’exemples d’adaptation de stratégies d’entreprise, d’organisation du travail et d’imbrication de pratiques managériales dans le système économique », constate Nancy Aumais, professeure au département de management de l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM.

« Les concepts restent les mêmes, mais on peut voir en temps réel comment une entreprise s’adapte, comment la planification formelle peut échouer », continue-t-elle.

Des concepts qui étaient plus abstraits et historiques se retrouvent soudainement abondamment illustrés dans le quotidien des élèves des facultés de gestion.

PHOTO FOURNIE PAR NANCY AUMAIS

Nancy Aumais, professeure au département de management de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM

Avant, on parlait des crises économiques de 2008, de 1929. Maintenant, c’est plus concret quand on parle d’intervention de l’État pour réguler l’économie.

Nancy Aumais, professeure au département de management de l’ESG de l’UQAM

Dans ses cours de gestion de projet et de management agile, Julie Delisle a pu remarquer que ce qu’elle enseigne depuis quelques années n’a pas été rendu obsolète par la pandémie, au contraire.

« La gestion de projets en multisite, à distance et des équipes délocalisées était déjà dans nos programmes. Ça fait longtemps qu’on aborde la gestion des équipes virtuelles », explique Mme Delisle, professeure à l’ESG.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Julie Delisle, professeure à l’ESG de l’UQAM

Je n’ai rien d’obsolète dans mon enseignement. On n’est pas dans un état d’esprit où on a une recette claire. On apprend aux étudiants à réfléchir et à ne pas suivre une façon de faire qui n’est pas adaptée.

Julie Delisle, professeure à l’ESG de l’UQAM

Cela prendra encore un peu de temps pour que de nouvelles façons de faire s’ajoutent au contenu des cours, à cause de la lenteur de la production de la connaissance scientifique. Les articles basés sur des études lancées pendant la pandémie commencent à peine à être publiés.

« On veut enseigner des choses qui viennent de sortir à nos étudiants. Ça va sûrement attendre à l’an prochain », dit-elle.

Enseigner la crise, critiquer la gestion

La pandémie de COVID-19 permet de donner une illustration plus concrète d’une crise d’ampleur mondiale dans le contexte actuel et permet aux professeurs et aux étudiants d’établir des parallèles avec la crise climatique, qui est déjà très enseignée, mais dont les impacts sont moins visibles pour le moment.

« On entre dans une ère différente. On va faire face à des problèmes importants, inédits », explique Chantale Mailhot, professeure au département de management à HEC Montréal.

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Chantale Mailhot, professeure à HEC Montréal

Les étudiants sont très préoccupés et anxieux. Ils nous demandent d’aller plus loin que la vision traditionnelle des outils de gestion.

Chantale Mailhot, professeure à HEC Montréal

La prolifération de fausses nouvelles, de thèses complotistes de toutes sortes et la remise en question de la pertinence de la science ont mis de l’avant l’importance d’enseigner non seulement l’esprit critique dans les cours de gestion, mais aussi la manière dont est produite la connaissance sur laquelle se fondent les décisions des gestionnaires.

« Si je présente une théorie, un article, je veux que mes étudiants se questionnent à savoir dans quelle mesure ils peuvent prendre l’information comme une vérité », explique Anne Mesny, professeure au département de gestion de HEC Montréal. Mme Mesny a interrogé plusieurs professeurs à HEC pour tenter de faire le portrait des changements dans leur enseignement.

La dernière année a mis en lumière certaines lacunes dans la capacité de discerner les sources fiables d’information et de reconnaître la valeur de la connaissance scientifique chez les étudiants.

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Anne Mesny, professeure au département de gestion de HEC Montréal

Un des effets de la crise, c’est de dévaloriser la science parce qu’on la voit changer tous les jours, donc que tout se vaut. Les étudiants ne voient plus nécessairement la valeur ajoutée d’une connaissance scientifique. Ce relativisme est dangereux.

Anne Mesny, professeure au département de gestion de HEC Montréal

Cette capacité d’évaluation de la valeur de l’information est particulièrement importante en gestion, domaine très prisé parmi les étudiants. « Ce sont de futurs décideurs. »

Au-delà des changements qui ont eu lieu dans les cours, Mme Mesny considère que les écoles de gestion doivent prendre le temps de se remettre en question et de réfléchir à ce qui est enseigné dans leurs programmes.

Selon Mme Mailhot, les départements de management sont bien placés pour faire cette remise en question vu qu’ils accueillent des professeurs d’autres disciplines plus critiques, comme la sociologie et l’anthropologie.

« On veut amener [les étudiants] à remettre en question ces outils et ces modèles-là, à ne plus voir les outils de la gestion comme neutres, affirme-t-elle. Les étudiants nous demandent ça. Ils s’inscrivent aux cours de décroissance et d’innovation sociale. »

« Il faut qu’il y ait des gens dans les écoles de gestion qui remettent en question l’idéologie de la gestion et assument une part de responsabilité dans ce qui se passe, conclut Anne Mesny. La crise sanitaire est une conséquence de décisions qu’on a prises, de la façon dont on a géré les systèmes de santé pendant des années. »